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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 15:37
marcher vers

« (…) Qu’importe que cette lumière fût de telle ou telle saison, à tel ou tel endroit de la terre. Il avait toujours eu besoin de la lumière sur son visage, sur son corps, jusque dans les livres. Il ne lisait plus que des livres emplis de lumière, même si parfois il s’agissait de livres ténébreux. Il existait encore de tels livres ou de tels livres, éloignés dans le monde, étaient en préparation ou avaient survécu, mais le monde l’ignorait, et cela lui paraissait très bien, devenait sa fierté, était l’image même de l’innocence en un temps où tout ce qui apparaissait, montait à la surface, était sur-le-champ, inepte, souillé, mensonger, seul l’important, l’essentiel savaient demeurer dans l’invisible. L’innocence ne se prêtait pas au spectacle. Il avait toujours eu cette impatience après avoir traversé les blés, les champs, les bois, au-delà de la lumière des paysages familiers, de rencontrer des œuvres vraies qui n’étaient pas en somme de la littérature culturelle, des livres faits pour distraire l’esprit, mais l’expérience même de la vie, jusqu’aux grands risques qu’elle convoque. Un livre semblable, il l’avait découvert dans la nature, l’éprouvant durant de longues années lorsqu’il était seul dans une campagne perdue, vivant dans une ferme où tout l’accordait au monde, à ce monde aujourd’hui effacé. Il ne sait plus très bien quel est ce nouveau monde qui a remplacé l’ancien, et il murmure cela sans nostalgie car aucune forme n’est éternelle. Oui, ils furent quelques-uns à avoir vu s’élever les perdrix lors des moissons, les champs nus à la tombée du soir, la sueur sur les tempes, les dos ensoleillés, les rires au fond de granges ressemblant à de grands vaisseaux, les bêtes revenant aux étables, les fontaines de pierre, et nous n’avons même pas eu le temps de voir ce monde s’écrouler. Nous sommes là maintenant et nous devons continuer. Il ne sait plus comment vint à lui l’œuvre du solitaire de Carrouge. Souvent, les livres nous aimantent, nous les découvrons par le plus pur des hasards et il sut là, en voyant une photographie, qu’il découvrait une œuvre fraternelle, celle d’un qui, contrairement à lui n’avait guère bougé, Gustave Roud se contentant de l’étroit royaume du Jorat, une ferme, des seuils, des auberges, de la rencontre de quelques-uns, tous au sommet de la vie telle que la poésie véritable la nomme. Un char, des bêtes, des hommes. Lui-même avait vécu cette image, avait soulevé les fourches, déposé sa fatigue sous les frênes, jeté ses vêtements comme des haillons au crépuscule avant de plonger son corps dans l’eau glacée des fontaines, traversé les seigles, les froments, monté les pyramides de foin, nettoyé ses narines encombrées de poussière, glissé les jambes sous la table tirée au dehors dans la cour enveloppée par la nuit, ri jusqu’à l’aube avec les sédentaires d’ici lesquels, pour la plupart, n’avaient jamais vu la mer. Alors que le lointain depuis toujours l’attirait, lui, l’abandonné des villages perdus. (…) » Joël Vernet, extrait de Marcher vers (Slovénie-Mali, été 2013-printemps 2014), in n°3-4 du bulletin de l’association des amis de Gustave Roud. Dessin de Dominique Hérody.

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commentaires

Ambre 15/02/2015 15:59

"Souvent, les livres nous aimantent, nous les découvrons par le plus pur des hasards..."
Et il y a d'heureux hasards, comme celui de découvrir votre beau blog.

jeanpaulchabrier 15/02/2015 18:35

Merci beaucoup à vous. Je me dis quelquefois que je devrais me montrer plus assidu…

Une Petite Rue D’Angoulême

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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.