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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 12:15
bienne, ce dix-neuf de juin 1917

Ce dix-neuf de juin 1917, de Bienne, Robert Walser écrit aux éditions Huber & compagnie. Il ne semble pas trop se laisser facétieusement aller à ses habituelles bouffonneries. Il faut dire que l’affaire est de la première importance : il s’agit de la mise en pages de son livre Vie de poète. Après avoir, d’entrée, réclamé ses honoraires qui auraient dû lui être versés, selon l’article quatre du contrat, au moment de sa signature, — il demande poliment qu’on veuille bien régler « la chose », il passe donc sans transition à ce qui le préoccupe au premier chef : l’échantillon de composition qu’on lui a fait parvenir. Alors là, aux yeux de l’écrivain, ça ne va pas du tout, du tout. D’accord pour le papier, mais cette police de caractères, non merci ! Elle est trop pointue et anguleuse pour un livre tel que Vie de poète. Il se refuse à donner son accord à ce qu’il trouve trop recherché, et, de plus, trop peu populaire. Composé de la sorte avec cette police, il ne peut nier que son livre le consternerait. Tout simplement. Nous ne voulons pas d’une antique, mais bien plutôt d’« une gothique toute simple, à l’ancienne, honnête, rappelant les manuels scolaires et les livres de lectures, sobre, loyale, non-réformée, tout à fait traditionnelle, chaude et surtout : ronde ». Bonté divine ! il précise « rien d’anguleux, rien de dur, mais quelque chose de gentil et de souple ! » Faut-il encore le répéter ? oui, répétons-le donc : la composition doit avoir un aspect souple, rond, modeste, chaud et honnête. Alors il est temps pour l’écrivain de formuler son vœu le plus ardent et le plus cher dans cette affaire : la non-modernité ! Le mieux ne serait-il pas qu'on ait l’obligeance de lui envoyer un, deux ou trois échantillons ? Dès le début du troisième paragraphe de sa lettre, il se demande tout à coup : « À quoi bon le trait, en haut ? » Il demande à qu’on lui pardonne d’estimer qu’il est entièrement superflu. Soyons clair : il aimerait n’avoir dans ce livre aucun autre ornement que le joli texte lui-même, qu’il souhaite pour cette raison « pimpant et délicat ». Pourquoi garderions-nous cette lettrine ? supprimons-la, puisqu’elle contrarie l’effet décoratif et expressif du titre de la prose. Il argumente sans tarder : « La lettrine n’apporte que de l’agitation, elle abolit ou perturbe la claire sobriété ». Pour la foliotation, gardons à l’esprit les mêmes principes de simplicité, optons donc pour un folio centré, et souhaitons que l’éditeur en conviendra. Pour ce qui est des titres des pièces, choisissons un caractères plus grand, quitte à ajouter tout de même un peu d’encre et un peu plus de vigueur. S’il se présente un intertitre ou un sous-titre, composons-le donc sur le modèle de ce qui a été fait pour « Voyage à pied ». L’auteur implore que son livre doit avoir l’air allemand, et non pas assyrien ou égyptien. Il demande enfin si l’éditeur est en possession des classiques comme Schiller, Lessing, Goethe, etc. ? car tel est son principe : aucun ornement douteux, mais une simplicité noble, efficace. Il est temps maintenant de prendre congé (ne devrions-nous pas partir en promenade très bientôt ?) et dans l’attente de recevoir d’autres échantillons, attestons que nous restons vivement intéressé « par tout ce qui touche à l’habillage de Vie de poète, avant de prier le destinataire d’agréer nos respectueuses salutations, signé : votre Robert Walser. Ouf ! voilà une bonne chose de faite. J’imagine un peu la tête que ferait un éditeur d’aujourd’hui recevant une telle missive. Quel olibrius se permettrait de nos jours, maintenant que nous sommes si modernes, de se préoccuper de la sorte de la mise en pages de son livre ? — je pose donc cette question en italiques corps neuf.

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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.