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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 11:42

bonnard-fenetre-ouverte-1921--Collection-Phillips--Washing.jpg

Aujourd’hui il ferait presque gris sur Angoulême, ciel incertain, été fané. C’est peut-être le moment de se couler dans l’or lumineux de Pierre Bonnard, de profiter qu’il a ouvert la fenêtre pour emplir son cœur de paysages considérables, et lui voler un peu de son regard. Marthe est dans la chaise longue et joue avec le petit chat noir. La peinture, c’est beaucoup plus que la peinture : on entend l’assourdissant bruissement des cigales, on sent la chaleur s’appesantir jusque sur son âme, on devine le voile du rideau frémir à peine sous les imperceptibles à-coups d’une brise tiède. D’ordinaire, parvenu à ce point de la description, le commentaire prétendrait que le temps s’est arrêté, mais il n’en est rien. Le temps ne s’arrête justement pas sur la palette de Bonnard. Ce que je vois, au contraire, c’est une durée, l’exacte et enveloppante durée du temps arrêté. La peinture est l’art du temps premier, la narration de son éblouissement. Pierre Bonnard, Fenêtre ouverte, 1921 (collection Phillips, Washington, 118 x 95 cm).

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commentaires

Lika 16/08/2010 20:34


Oui, c'est vrai, tu as raison : un Japonais un peu perdu..., et notamment dans son autoportrait de 1945 où il semble presque abattu... mais il a peint, de l'épaule au dos, un trait de lumière
dorée, et sous le visage - et qui semble le soutenir - le V blanc d'un bord de chemise.
J'y pense, quand j'ai écrit "la couleur essayant jusqu'au bout...",etc. J'aurais dire : la couleur et LA LUMIÈRE !
Merci, Larry, de m'avoir répondu, et pardon d'avoir été aussi bavarde.


larry 16/08/2010 16:14


Merci beaucoup Lika pour toutes ces belles précisions. Oui, Pierre Bonnard était sans doute un peintre de la mélancolie, mais chez lui, j’imagine que les couleurs et les cadrages devaient
immanquablement le consoler, — jusqu’au détachement (sur les photos de sa noble et « vénérable » vieillesse dans le Midi, il me fait penser à un Japonais un peu perdu).


Lika 16/08/2010 10:41


C'est de "mademoiselle Andrée Bonnard avec ses chiens" (1891) que je voulais parler et non de "Les deux chiens".
Le visage un peu triste de Mademoiselle Bonnard (on dirait qu'elle a pleuré) et cette main lasse, qui caresse d'un doigt distrait la tête relevée du chien désireux de la consoler... Oui, je vois
une douceur mélancolique dans beaucoup de tableaux de Bonnard, et jusque que dans ses autoportraits. Et point de joie non plus sur les photographies que je vois de lui...
La couleur essayant jusqu'au bout ("L'amandier en fleur") de faire exploser la solitude ? Est-ce de là que vient le charme de Pierre Bonnard ?


Lika 15/08/2010 12:39


Jusqu'ici, émerveillée par ses couleurs, je n'avais pas senti la mélancolie des peintures de Bonnard (soeurs en cela des peintures de Edward Munch) dès qu'il y manque les animaux et les
enfants...
D'ailleurs, même dans la tendresse - "Les deux chiens" (1891) ou "La petite fille au chat (1899) ou "Le cheval de cirque" (terminé en 1946) - percent tristesse et solitude. Malgré tant d'amis, dans
ses tableaux, les mains ne touchent que le pelage d'un animal, et seuls les fruits se pelotonnent dans les coupes.
"Je commence seulement à comprendre, confie Bonnard, près de sa fin, à Jean Bazaine, il faudrait tout recommencer."
Quand tu écris, Larry, "C'est peut-être le moment de se couler dans l'or lumineux de Pierre Bonnard", tu me fais penser à l'avant-dernier paragraphe du livre de Antoine Terrasse : " Dans sa petite
chambre aux murs nus il s'est fait apporter un seul tableau, des dernier 'Amandier'. Un vert le gêne en bas à gauche,là où il a mis déjà sa signature; il demande à son neveu Charles de l'aider à le
recouvrir d'un jaune d'or. Quelques jours après, Bonnard s'éteint le 23 janvier 1947."
Autrement dit, j'ai le sentiment que toute sa vie, et jusqu'au bout, Bonnard, lui aussi, a tenté de se couler dans cet or lumineux-là...


Lika 15/08/2010 03:54


Oui, merci pour ce billet, et ce tableau. Grâce à toi, Phil et moi avons feuilleté ensemble aujourd'hui le gros livre d'Antoine Terrasse intitulé "Bonnard". Demain je te dirai autre chose, car...
c'est déjà demain et je n'ai plus les idées très claires.


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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

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On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

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Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.