Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 23:56

comme-seules-copie-1.jpg

Les Trois-Chemins. Ce pourrait être un de ces carrefours dans une campagne endormie, des directions qui se tournent le dos, mais qui, malgré tout, mènent quelque part. C’est le nom d’un hôpital, ses salles d’attente, ses couloirs silencieux, ses sous-sols mystérieux. Un endroit aseptisé : la douleur ici est bâillonnée. Raymond Kowalski, fantôme des lieux, aidé par un narrateur attentif, prend la parole. Ou plutôt, la laisse aller au rythme de ses dérives. Son cerveau est un labyrinthe : ici un corridor vers le passé, là un tunnel vers l’avenir ; ici des marches nues, là un mur. Kowalski, prisonnier d’une mémoire défaillante, d’une enceinte médicalisée, cherche une sortie, une raison de vivre, remue ses souvenirs, ou peut-être en invente-t-il.

Dès les premières pages, Jean-Paul Chabrier agrippe le lecteur, le met au pas, lui fait avaler des bribes de poésie pure, comme pour mieux mettre en sourdine des relents d’angoisse : « Au moment de s’endormir dans la grande nuit, on cherche dans sa mémoire les plus doux moments de sa vie. On finit toujours par retrouver l’un ou l’autre dans sa lumière d’hiver. On se souvient alors des mots qu’on a entendus et de ceux qu’on a dits. On se souvient des gestes et des regards, et le fauteuil d’infirme avance à l’intérieur d’un rêve silencieux qui paraît s’être détaché d’une porte d’éternité. » L’auteur balade son personnage dans des méandres — réminiscences, temps présent, questionnements — dans lesquels il refuse de se perdre. Kowalski résiste, porte en lui la douleur du monde, la frayeur d’une enfant, mais ne ménage pas sa peine : donner chair à une parole qui porte en elle le chaos. Comme seules savent aimer les femmes est un roman implacable, un tour de force littéraire comme l’était le précédent ouvrage de l’auteur, Vers le nord (éd. L’Escampette, 2007). Sans commencement ni fin, puisque rien ne s’achève jamais, le récit de Kowalski, l’homme qui jadis vivait sans s’en rendre compte, se dévide, machine à broyer du noir, mécanisme à extraire l’innocence. Martine Laval, Télérama n° 3174 — du 13 au 19 novembre 2010 (Comme seules savent aimer les femmes, roman, L’Escampette éditions, octobre 2010).

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Une Petite Rue D’Angoulême

  • : le ciel au-dessus de la rue
  • le ciel au-dessus de la rue
  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
  • Contact

visites

Recherche

il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.