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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 01:15

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« À ce moment, et comme nous étions déjà loin de Martinville, en tournant la tête, j’aperçus de nouveau les clochers tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments, les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montraient une dernière fois, et enfin je ne les vis plus […] Ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m’était apparu. » 

« Une jolie phrase » !… Au risque de faire ricaner, le mot est lâché en même temps que le sont les mots, et sur ce sujet Proust rejoint Flaubert qui soutient avec force qu’en littérature seul le beau, le musical est juste, vrai. Invité à Moscou il y a quelques années par l’Union des Écrivains d’U.R.S.S. (c’était avant Gorbatchev), j’ai subi, à leur siège, une sorte de bizarre interrogatoire au cours duquel, entre autres questions, on m’a demandé quels étaient les principaux problèmes qui me préoccupaient. J’ai alors répondu que ces problèmes étaient au nombre de trois : le premier : commencer une phrase ; le deuxième : la continuer ; le troisième enfin : la terminer, ce qui, comme on peut le deviner, a jeté un froid. Claude Simon, Littérature et mémoire, in Quatre conférences, Minuit, janvier 2012.

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:33

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Odessa est une ville épouvantable. Tout le monde sait ça. Au lieu de « il y a une grande différence », on dit là-bas « il y a deux grandes différences », et aussi « ici-là et là-bas-ci ». Il me semble néanmoins que l’on peut dire beaucoup de bien de cette ville remarquable et absolument délicieuse de l’empire russe. Songez un peu — une ville où la vie est légère, où la vie est lumineuse… La moitié de sa population est constituée de Juifs, or les Juifs sont un peuple qui a très bien assimilé un certain nombre de choses très simples. Ils se marient pour ne pas être seuls, ils aiment pour vivre éternellement, ils amassent de l’argent pour avoir des maisons et offrir des jaquettes en astrakan à leur épouse, ils sont de bons pères de famille parce qu’il faut aimer ses enfants et que c’est très bien. Les gouverneurs et les circulaires administratives compliquent beaucoup la vie des pauvres Juifs d’Odessa, mais il n’est pas facile de les déloger de leurs positions, cela fait très longtemps qu’ils les occupent. On n’y touche donc pas, et on en tire beaucoup d’enseignements. C’est en grande partie grâce à leurs efforts que s’est créée cette atmosphère légère et lumineuse qui entoure Odessa. Isaac Babel, Odessa, in Œuvres complètes, traduction de Sophie Benech, Le Bruit du temps, 2012. Portrait de l’auteur en 1933.

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 00:46

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Nous voici partis, Kitty et moi, à Paris. C’est encore le mois de mars, mais on se croirait déjà en avril ou en mai, un soleil primesautier caresse les feuilles des arbres des contre-allées des larges avenues, les stores des devantures des magasins, et le toit blanc des autobus. J’ai bien fait d’emporter ma bicyclette, on peut rouler à toute berzingue dans les rues, les boulevards et même les douces impasses. Vous connaissez Kitty, — pas question d’aller à la traîne, elle s’est carrément installée sur le porte-Kitty de devant, et ouvre en éclaireuse nos balades dans cet avant-printemps parisien. « Tu crois qu’on pourrait boire un chocolat à Saint-Germain ? » me crie-t-elle dans le vent près de l’Opéra. À Saint-Germain ou même au Palais Royal, pourvu qu’on n’escalade pas Montmartre, je suis partant, — presque arrivé.

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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 14:47

Le Nozze di Figaro, direction de Georg Solti, Opéra Garnier, Paris, 1980, mise en scène de Giorgio Strelher, avec José Van Dam (Figaro), Lucia Popp (Susanna), Gundula Janowitz (Contessa Almaviva), Gabriel Bacquier (Almaviva), Federica Von Stade (Cherubino), Jane Berbié (Marcellina).

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 15:40

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C’était une idée bien naïve, j’ai cru qu’avec mon appareil photographique j’allais m’approcher du monde, en saisir une image qui me rendrait à la réalité. En fait, je n’ai pas su photographier la réalité, mais ce qui m’en éloignait et m’échappait. Dans l’appareil, quand je réussissais à appuyer sur le déclencheur (c’était toujours au prix d’une éprouvante tension nerveuse), je ne voyais jamais qu’une réalité en quelque façon plus irréelle, un double du monde, un éloignement. Photographier revenait alors à me perdre dans cette disparition. J’ai photographié des fantômes. 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 01:44

 

J’ouvre, souvent, à n’importe quel moment de la journée, les livres d’un certain Robert Walser. Son écriture toujours légère et facétieuse, même traduite, ne laisse pas de me charmer, et sa désinvolture presque enfantine m’éblouit.   

 

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 17:54

« Par la fenêtre ouverte du bureau, il lui confiait tout, son âme heureuse ou déchirée, la fièvre renversante, onduleuse, comme en rêve, comme en réalité. Le soleil est présent quand elle ferme les yeux. L’océan, le Ventoux, les mouettes rieuses, les étoiles, géantes rouges ou naines blanches, s’appellent, se dessinent par l’exploit, l’inquiétude, de ses mots qui sont du sang. Des images fixées à jamais. Pour remplir l’univers de son amour à haute voix, à l’encre bleue, il recrée un monde. Il édifie des jours, des saisons, à croire le grand ciel des matins roulants, dentelé de lumière et d’amour. L’été n’en finirait pas. Le centre des déserts, la maladie, la fatigue, la mort, celle des plus simples choses et des amis, ses chagrins, son bonheur profond, il lui parle de tous ses feux, de toutes ses lames. Les paysages, comme les témoins lumineux de leur passion amoureuse, entre La Roque-sur-Pernes et Venasque, du côté de la Balandrane, à fleur de coteau en allant vers Le Beaucet, devant les replis de la Catherine et de sa roselière, reprenaient formes et vie. Avec leur douceur, et leur dureté. Il s’approche et remonte la joie des jours passés, à venir. Il articule les ombres qui l’accompagnent dans sa mémoire, il peint la flamme, le précieux et l’ordinaire de sa conversation avec un visiteur. » Patrick Renou, Tina, l’amour infini de René Char, Le Cherche-Midi, 2012.

 

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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 23:28

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On vit à Venise comme partout ailleurs, — mais c’est ailleurs qu’on ne vit pas comme à Venise. Ce soir j’écris un poème, et je suis à Venise. Ma chemise est vénitienne, mes chaussures sont vénitiennes, jusqu’à mes gribouillages sur mes bouts de papier, ils sont passablement vénitiens. Je les reconnais, ils sont d’une humeur aquatique dans le sépia de leurs aspirations. Dans mon poème, il n’est pas question de Venise, ni même d’Italie. Il y est question d’un petit garçon qui veut apprendre à voler parmi les nuages. Le petit garçon est né sous le signe d’un nuage, — d’un nuage bleu envolé d’un anonyme soir vénitien.  

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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 15:54

danse

Il faisait froid dans ma tête, — il y avait du brouillard, et je me demandais comment m’y prendre pour m’approcher de mon texte (j’essaye d’écrire ce bout de texte pour le conservatoire de musique). Alors de petites idées se sont mises en route, puis elles ont gambadé avant de se mettre à danser. Elles avaient l’air heureux. Quand on est heureux, ce sont les pieds les premiers informés, ils se mettent au-dessus du sol, — comme si, quand on est heureux, on n’avait vraiment plus besoin du sol pour exister. Les petites idées dansaient, ce matin, avec le froid, le brouillard, et les rêves.

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 22:00

Le cheval n’est pas un cheval, c’est le rêve de l’homme. L’homme ne sait pas qu’il rêve, jusqu’à ce qu’il souffre. Tout à coup le rêve surgit du brouillard dans la lande froide de l’hiver. Quand l’homme souffre et rêve en même temps, il apprend à philosopher sur la cime du ciel. Bientôt le philosophe devient fou, et il n’aime plus que les chevaux lointains de sa jeunesse oubliée. Béla Tarr, Le cheval de Turin

 

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.