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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 00:27

8-x-29-in.--Museum-of-Fine-Arts--Boston.jpg

Sur la petite table il y a les deux fruits et le vase, et dans le vase les fleurs ; dans le carré de la fenêtre la mer, et juste au bord du voile du rideau le bateau, — un peu plus loin à la droite du palmier sur le front de mer. Après, c’est le jeu de la tapisserie et du volet, puis, en bas, un bout, un tout petit bout de plancher où écrire son nom d’une encre noire. Le vase occupe le milieu du tableau, d’où s’exilent toutes les géométries. Henri Matisse, Vase de fleurs, huile sur toile, 1924 © Museum of Fine Arts, Boston.

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 10:51

annie.jpg

Au début de l’après-midi je me suis assis au soleil dans la cour de l’ancienne école. Le faubourg était silencieux, quelques voitures passaient sur la déviation. Un papillon jaune est venu voleter près de moi pour me dire bonjour. Il m’a demandé comment j’allais et je lui ai dit que ç’allait bien au soleil. Le papillon tournoyait dans la lumière sous l’arbre dénudé, ses ailes palpitaient dans le petit vent frais du début mars, et ses longues antennes auscultaient le brouillon de sa page d’écriture. Moi aussi, comme lui, j’avais envie d’écrire sur l’air. Un peu plus tard, en allant chez Franck, j’ai trouvé par terre une fleur plus jaune encore que le papillon, — un soleil d’été perdu au milieu de l'hiver. Je l’ai ramassée et posée délicatement dans la paume de ma main. Elle aussi m’a demandé comment j’allais.   

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 01:26

Il m’était venu de drôles d’idées, cet été-là, — je ne voulais plus me coucher ni dormir jamais ; je trouvais que c’était du temps perdu. Je voulais, je voulais… je ne savais pas quoi exactement. J’avais réussi mon semblant d’examen et mon père me demanda ce qui me ferait plaisir. Pour une fois, je pris le temps de réfléchir et un air sérieux. « De la vie », répondis-je enfin, mais je ne savais pas, fichtre, ce que ça voulait dire. Je ne me trouvais pas plus courageux que ça. Comment tout cela allait-il finir ? (à cette époque, je crois, je projetais de partir pour la lointaine et secrète Argentine) Estate violenta, de Valerio Zurlini (1959), avec Eleonora Rossi Drago et Jean-Louis Trintignant.

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 11:41

alice-and-John.jpg

Je me suis levé, ce matin, décidé à dire « Oui » à tout, m’aurait-on demandé si je désirais sur l’instant mourir ; dans l’après-midi, sur les remparts, les lampadaires étaient tous allumés dans la brume d’hiver, et à eux aussi il me semble que j’ai dit « Oui », un oui cependant un peu pâle, hésitant, murmuré. Les lampadaires jaunes ne me demandaient rien, ni le ciel bas, ni la silhouette grise des arbres dans le val du côté des faubourgs. Ç’allait être une belle et rude journée, — depuis la veille, j’avais laissé deux ou trois personnages perdus dans le tout petit carnet bleu : à eux aussi, il fallait dire « Oui ». Un plein, un grand, un vrai ouiAlice et John Coltrane, photographie © Chuck Stewart.

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 23:30

anna-magnani.jpeg

Je ne sais plus où j’en suis avec Anna, ou plutôt je me doute qu’il est préférable qu’il en soit ainsi. Autrefois, il me semblait qu’avec Anna, nous nous comprenions. Elle travaillait à Rome, moi je vivais du côté de Maiori, — tout était simple alors (mais je me demande si ce n’est pas l’idée que je m’en fais aujourd’hui, — peut-être, sur le moment, n’étions-nous pas heureux de cette situation). Je crois que je l’aime encore. C’est cela, et même davantage. L’amour que j’ai pour Anna s’est agrandi d’intemporel, — je ne voudrais pas le dire d’une façon aussi tarabiscotée, mais c’est ce que je ressens, et mon présent se dilue dans la lumière de ses yeux, dans les saisons de son rire. Anna Magnani.

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 00:56

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C’est une journée grise, il va pleuvoir et on ne pourra pas réaliser des prises de vues aujourd’hui. Qu’est-ce qu’on va faire alors ? On va s’ennuyer, lire un vieux roman, rêver de Stendhal. Cette robe, ces voiles, rien ne va, c’est trop clair, trop beau. Delphine apprend à regarder comme un serpent. L’épaule haute, le buste jeté en arrière jusqu’au bord du déséquilibre, le regard droit, elle s’effraie devant sa propre indifférence. Seule la main du réalisateur palpite comme un oiseau égaré. Delphine Seyrig et Alain Resnais, pendant le tournage de L’année dernière à Marienbad, 1961.

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 14:41

couverture d’après une nouvelle

Le 27 décembre dernier, j’étais allé vite en besogne en prévenant de l’imminente sortie de D’après une nouvelle de Stefan Zweig, — l’ouvrage ne sortira que dans ces jours, et ne devrait être enregistré à la Bibliothèque nationale qu’en début de semaine prochaine, m’assure l’éditeur. Du coup la couverture a changé, on y voit, derrière la vitre de la porte, une juvénile Joan Fontaine guettant, pour la première fois, son amour dans l’escalier. Dans les premiers temps de cette aventure, l’amour se fait espion, — mais c’est pour tout autant aller à la découverte des mystères de son propre cœur. Lisa restera fidèle à ce premier regard ébloui. Jean-Paul ChabrierD’après une nouvelle de Stefan Zweig, étude sur Lettre d’une inconnue de Max Ophüls, éditions Marguerite Waknine, 2011.

quatrième de couverture d’après une nouvelle

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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 18:42

vivre-sa-vie-godard-1962.jpg

On passe beaucoup de temps à courir d’un quartier de Paris à l’autre, d’un rendez-vous à un autre rendez-vous. On traîne dans les bars, on regarde les garçons autour des juke-box, on sirote sa limonade en rêvant d’aller faire un tour au bord de la mer en décapotable (Bernard, cet imbécile, a bousillé la sienne la semaine dernière du côté d’Alésia). Il faut que je déménage, je ne peux plus rester dans cette rue morne, loin de tout. Et si je revoyais ce type ce soir, comment s’appelle-t-il ? il a un drôle de nom, Alcide je crois, — je me demande bien pourquoi je pense à lui (il m’a semblé qu’il louchait un peu). Zut, je crois que j’ai raté le 69. Anna Karina, Vivre sa vie, de Jean-Luc Godard, 1962.

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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 19:58

philip-wilson-steer.JPG

Il y a des choses qu’on ne sait pas, et qu’on ne saura vraisemblablement jamais. Peut-être vaut-il mieux ne pas les savoir (on ne peut envisager bien sérieusement de tout connaître), — par exemple à quoi pense cette demoiselle légère en robe rose et chapeau de paille sur la plage vers midi ? Bien sûr elle songe qu’il lui faudrait rentrer bientôt pour le déjeuner (c’est une hypothèse fort prosaïque qu’une statistique savante confirmera aisément), mais elle peut tout aussi bien rêver à autre chose, — tout autre chose, qui ferait de ce déjeuner le cadet de ses soucis. Moi, je pense plutôt qu’elle n’est pénétrée que de hautes pensées, de fabuleuses rêveries, d’imaginations époustouflantes. Elle est amoureuse de l’océan et de ses rivages de brumes, et elle s’enivre de cet inépuisable spectacle qui gonfle son âme d’étourdissantes promesses. Philip Wilson SteerYoung Woman On The Beach (1886), Musée d'Orsay, Paris.

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 11:57

ivan-bounine.jpg

Depuis longtemps, le long crépuscule printanier, assombri par les nuages pluvieux, était tombé, le lourd wagon grondait en traversant les champs nus et frais, — le printemps, dans les champs, était encore à son début, — les contrôleurs passaient dans le couloir du wagon, demandant les billets et mettant des bougies dans les lanternes, et Mitia se tenait toujours près de la vitre tintante, sentant l’odeur que le gant de Katia avait laissé sur ses lèvres, encore tout embrasé par la flamme aiguë du dernier instant de la séparation. Et le long hiver moscovite, heureux et torturant, qui avait transformé sa vie entière, se levait devant lui sous un jour tout nouveau. Et Katia, elle aussi, lui apparaissait sous un jour encore nouveau. Oui, oui, qui saura exprimer ce qu’elle est, ce qu’elle représente ? Et l’amour, la passion, l’âme, le corps ? Qu’est-ce donc ? Il n’y a rien de tout cela, il y a quelque chose d’autre, de tout à fait autre ! Le parfum de ce gant, n’est-ce pas aussi Katia, l’amour, l’âme, le corps ? Et les paysans, les ouvriers du wagon, la femme qui conduit au lavabo son horrible enfant, les bougies ternes dans les lanternes tintantes, le crépuscule dans les champs printaniers et vides, tout cela est amour, tout cela est âme — et tout cela est torture, et tout cela est joie ineffable ! Ivan Bounine, Le sacrement de l’amour, traduction de Dumesnil de Gramont, éditions Stock, 1925, — photo inédite contrecollée sur son recueil de poésies Poésies choisies édité à Paris en 1929 aux éditions Annales contemporaines.

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.