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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 11:57

ivan-bounine.jpg

Depuis longtemps, le long crépuscule printanier, assombri par les nuages pluvieux, était tombé, le lourd wagon grondait en traversant les champs nus et frais, — le printemps, dans les champs, était encore à son début, — les contrôleurs passaient dans le couloir du wagon, demandant les billets et mettant des bougies dans les lanternes, et Mitia se tenait toujours près de la vitre tintante, sentant l’odeur que le gant de Katia avait laissé sur ses lèvres, encore tout embrasé par la flamme aiguë du dernier instant de la séparation. Et le long hiver moscovite, heureux et torturant, qui avait transformé sa vie entière, se levait devant lui sous un jour tout nouveau. Et Katia, elle aussi, lui apparaissait sous un jour encore nouveau. Oui, oui, qui saura exprimer ce qu’elle est, ce qu’elle représente ? Et l’amour, la passion, l’âme, le corps ? Qu’est-ce donc ? Il n’y a rien de tout cela, il y a quelque chose d’autre, de tout à fait autre ! Le parfum de ce gant, n’est-ce pas aussi Katia, l’amour, l’âme, le corps ? Et les paysans, les ouvriers du wagon, la femme qui conduit au lavabo son horrible enfant, les bougies ternes dans les lanternes tintantes, le crépuscule dans les champs printaniers et vides, tout cela est amour, tout cela est âme — et tout cela est torture, et tout cela est joie ineffable ! Ivan Bounine, Le sacrement de l’amour, traduction de Dumesnil de Gramont, éditions Stock, 1925, — photo inédite contrecollée sur son recueil de poésies Poésies choisies édité à Paris en 1929 aux éditions Annales contemporaines.

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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 11:40

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Les lointains auxquels il pense ne sont pas si éloignés de lui. Il regarde l’horizon du côté où il voudrait aller, là-bas, où naissent les nuages. Rêver d’un pays au-delà des mers, ce n’est jamais rêver d’un pays, mais de sa vie nouvelle, — pas même de sa vie nouvelle sous ses ciels inédits, mais plutôt de quitter son présent. On rêve d’une séparation d’avec soi, on rêve d’un lendemain parce qu’aujourd’hui ne suffit pas à contenir tant d’aspirations. En un mot on rêve de pouvoir rêver. La poitrine se soulève, le cœur s’étourdit, la tête s’emballe, — le pays nouveau est déjà là, au fond d’un secret. 

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 11:53

dostoievski.jpg

Il remarqua qu’il était habillé comme pendant sa conversation avec Catherine et que, par conséquent, il ne s’était pas écoulé beaucoup de temps depuis qu’elle l’avait quitté. Le feu de la décision coulait dans ses veines. Par hasard, il toucha avec sa main un grand clou, enfoncé dans la cloison le long de laquelle on avait installé son lit. Il le saisit, s'y suspendit de tout son corps et arriva ainsi à une fente par où une mince raie de lumière filtrait dans sa chambre. Il appliqua l’œil contre cette fente, et, retenant son souffle, regarda. La logeuse, de Fiodor Dostoïevski, traduction de J.-W. Bienstock, éditions Rieder, 1920 (Dostoïevski par Rundaltsov, détail, musée Dostoïevski, Saint-Pétersbourg).

 

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 10:34

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De quoi le monde est-il fait ? — d’eau, de vapeur d’eau et de conversation. J’ai l’impression que la conversation est de l’ordre de la vapeur, aérienne et liquide à la fois, entre deux états qui mêlent leurs aspirations pacifiques. J’ai vu tout de suite le bleu de la robe de la jeune fille, seule note de « couleur » dans les bruns et les verts d’un arrière automne. Il m’a fallu un petit moment avant d’apercevoir les deux cerfs sous les arbres. Mais j’entendais pourtant la voix de la bergère qui parlait d’eux. Les cerfs aussi sont en conversation au pays d’éden. Claude Gellée, Pastorale, 1638.

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 23:09

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L’après-midi est étouffant, ce jour-là, à Milano. On va aller boire une coupe de champagne dans la chambre de Tommaso à la clinique — dans quelques heures il ne sera plus. Giovanni erre dans ses pensées d’écrivain fatigué. Lidia ne sait plus où elle en est, et le film la laisse douloureusement dans ce vide d’un après-midi sans emploi. Perdu dans la circulation, tout à coup, la voiture s’approche de la caméra ; le regard de Lidia est tourné de l’autre côté, mais ce qu’elle essaye de voir, c’est eux, cet impossibleJeanne Moreau dans La notte de Michelangelo Antonioni, 1961.

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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 23:21

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Où était-il le monde, ce matin ? que faisait-il ? Je ne m'en souviens plus, — ce matin, c’était il y a un an, cinq ans, c’était un autre monde. Je ne vous connaissais pas. Ce soir, je ne vous connais pas davantage, mais je vous écris. A vrai dire, je ne sais que penser. Laissons cela pour un rêve, où c’est vous qui ne me reconnaîtrez pas. Ava Gardner

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 23:20

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Les journées au bord de la mer ne sont pas des journées comme les autres, elles contiennent un infini (un infini qui serait tout à coup à notre portée) et deviennent de fragiles petites gouttes d’éternité dans le miroir de l’azur. Quand il composait dans son salon de musique, à Paris, Gabriel Fauré se sentait parfois l’âme méditerranéenne, mais là, une fois arrivé sur les hauteurs, pendant la promenade, il comprend que ses mélodies sont beaucoup trop sèches, trop pensées, — il leur manque l’hymne du jasmin, de l’hibiscus ou du bougainvillée, et le bourdonnement têtu de la lumière. Maintenant qu’il est vieux et sourd, il a la sensation que la musique est là, dans le vertige du paysage, entre le rose, le bleu et le vert. La musique ? autant vouloir saisir un peu du ciel au-dessus de la mer. Gabriel Fauré en promenade à Fréjus, avec Gustave Bret et Marguerite Hasselmans (© Bibliothèque nationale de France).

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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 19:59

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A quoi ressemblaient les dimanches, au début, les dimanches de la rue Toullier ? Ce premier dimanche de 1902. Le seul, peut-être, dont Rainer se souvienne vraiment. Il pleuvait. C’était l’été et il pleuvait. C’était l’été et on balayait déjà les feuilles sur les trottoirs. Ça ne s’oublie pas. Il n’était pas allé bien loin. Il avait visité le Panthéon, juste au-dessus de chez lui, un endroit « calme, doux et vaste », où il avait eu envie d’enlever son chapeau comme dans une église. Puis il avait traversé son Jardin pour se rendre jusqu’au Musée du Luxembourg. Manet, Renoir, Degas, Caillebotte. Manet surtout, l’Olympia, « puissante et forte ». Et puis Rodin, déjà, toujours, Rodin qu’il n’avait pas encore rencontré. Béatrice Commengé, En face du Jardin, six jours dans la vie de Rainer Maria Rilke, Flammarion, 2007 (Rainer Maria Rilke, portrait de Leonid Pasternak). 

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 19:02

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La dernière fois que nous sommes venus, il y avait une mare dans le coin (coin), j’en aurais mis une palme au feu ! Où est-ce qu’elle est passée cette jolie mare ? Les hommes sont fous, ils sont capables de remplir notre mare de béton pour en faire un parking ! Ils construisent des superettes, des lignes TGV et des fusées démentes, alors que le plus important, ce sont les mares. Ils pourraient au moins laisser les mares tranquilles et arrêter un peu de tout détruire. Je les emmène où maintenant, moi, les petits ? ils vont s’abîmer les palmes sur le goudron, je vous jure ! Hep la ! vous n’auriez pas vu une mignonne petite mare dans le coin (coin) ? s’il vous plaît, dites-moi où ils l’ont déplacée !?

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 18:07

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La nature ne se préoccupe jamais de nature, et le naturel est le cadet de ses soucis. Ce qui l’intéresse, à la nature, c’est d’être géométriquement responsable de la forme exacte. La forme exacte d’un devenir, voilà son incessante obsession. Naturellement elle l’obtient en négligeant les stratagèmes annexes. Il lui faut être sans cesse une réelle apothéose.

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Une Petite Rue D’Angoulême

  • : le ciel au-dessus de la rue
  • le ciel au-dessus de la rue
  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.