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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 23:34

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Quand j’ai rencontré Tristessa elle avait les cheveux longs, une frange qui cachait ses grands yeux bleus et une petite tache de naissance sur le cou. Elle portait souvent une robe à pois, conduisait une Simca décapotable et vivait avec un homme. Cet homme était un artiste ; il venait du nord de l’Europe et était à la fois poète, peintre et musicien, que sais-je encore ? Il était aussi beaucoup amoureux de Tristessa. Je les ai observés tous les deux, et je me suis demandé si elle l’aimait autant qu’il l’aimait. Je me suis demandé aussi si, moi, je n’étais pas en train de tomber amoureux d’une fille comme elle. Non, pas une fille comme elle (« une fille comme elle », ça n’existait pas), si je ne tombais pas amoureux de Tristessa, — tout simplement. Quand je la regardais, tout de suite Helberg entrait dans mon champ de vision. Helberg était déjà vieux, mais drôlement doué dans tout ce qu’il entreprenait, artistiquement d’une part, et dans sa vie privée aussi ; après tout Tristessa vivait avec lui, qu’elle fût ou non amoureuse de lui. Je sentais confusément que mon histoire avec Tristessa ne commençait pas sous les auspices les meilleurs, mais savez-vous, vous, comment on peut s’arranger pour ne pas être amoureux de Tristessa ? (photo © Weegee.)

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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 08:58

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C’était mon ami préféré dans ces temps-là, à vrai dire mon seul ami, à qui je racontais tous les secrets de mon cœur étourdi. Je lui prêtai mon gilet, lui nouai mon écharpe autour du cou et j’ai même essayé d’accrocher un ruban dans ses cheveux, — sauf qu'il n’avait pas un pet de cheveux sur le caillou. J’aimai son gros nez tout rond, ses deux yeux comme deux agates brillantes, et surtout ses merveilleuses, merveilleuses oreilles. Mon ami ne me contrariait jamais, il était toujours de mon avis, et était chaque fois d’accord pour aller au fond du jardin (on cueillait trois fleurs, on regardait le ciel et les oiseaux, et on s’asseyait le cul dans l’herbe, heureux). Qu’est-ce qu’il me faisait rire ! surtout quand il lui prenait l’envie de coller son museau dans mon cou chatouilleux !

(Photographie : collection particulière de Mademoiselle Catherine Remark.)

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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 23:45

 

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Les invités de la réception l'ignorent et passent près d’elle sans la voir : elle sait qu’elle n’existe pas. Depuis toujours c’est comme cela, et elle n’en souffre plus. Elle n’a pas l’impression de vivre, elle aurait plutôt celle de mourir. Non, ça n’est pas non plus la mort, bien sûr, — ce n’est ni l’un ni l’autre, en définitive. Ça n’a pas de nom ce qu’elle vit. Un jeune homme faisait des photos cette nuit-là. Il y a des types bizarres quelquefois. Lui, c’est elle qu’il a vue, auprès de qui tous les autres n’étaient plus que de vagues fantômes. Il lui a volé son regard, — trois dixièmes de seconde de solitude, cinq centièmes de pureté. Robert Frank , Elevator, Miami Beach, 1955 (gelatin silver print).

 

 

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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 18:52

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Je pense qu’il devait penser à son avenir. Cela devait lui paraître assez flou, — l’avenir. Il n’arrivait pas à établir une relation d’amitié et de confiance avec ce mot-là. Il concevait qu’il prît sens pour nombre de ses camarades, mais pour lui ? en quoi tiendrait-il à s’octroyer un avenir, s’il s’agissait d’être soi, de perpétuer la lignée, et de s’obstiner à être un Kafka ? Décidément, il n’arrivait pas à être un Kafka ; c’était au-dessus de ses forces, et parce que c’est au-dessus de ses forces, il le désirait ardemment sans qu’il n’en obtînt en contrepartie le moindre bout de projet, l’ombre même d’une brève ambition. Il lui faudrait s’échapper, battre campagne, fuir l’irrespirable ordinaire praguois. Il faudrait être autre, et c’est ce qu’il deviendra, l’étranger absolu de sa propre vie dont il va confondre les artifices. Franz Kafka (This photograph of Franz Kafka is said to have hung over his mother's bed. Taken in 1906 at the American photo studio in Prague, shortly after Franz had received his doctorate in law, the photo later passed to Kafka's favourite sister, Ottla, and thence to her daughter, Vera. It has changed hands a number of times since.)

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 20:00

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Quand j’étais un tout petit indien, le monde n’était pas plus grand qu’une clairière. Je sentais le soleil jouer avec les ombres sur mon front et mes narines, et je respirais la bonne odeur brune de ma mère. Ma mère m’avait emmailloté dans un petit sarcophage dans lequel elle me berçait ; elle me regardait comme on regarde un prince. Elle me parlait, elle me disait qu’un jour je serais le roi de ce monde qui allait là-bas jusqu’au bord de la clairière, et je danserais avec les arbres, les ombres et le soleil. Quand j’étais un tout petit indien, ma mère aimait mes yeux noirs et mes cheveux noirs, elle me pinçait la joue en me promettant que j’aurais un grand cheval. Elle préparait le monde de la clairière pour que j’y sois libre et heureux sous un ciel toujours clément. Photographie d’Edward Sheriff Curtis1928.

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 21:16

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Vous rappelez-vous un peu, Madame ? — nous sommes allés cueillir quelques gentilles fleurettes dans votre jardin l’autre après-midi, et j’ai senti passer sur mes lèvres votre lente solitude. J’en ai parlé à José, et il a composé une milonga. Je la chanterai longtemps, ce soir, au cabaret de la rue mauve. Une autre fois vous l'entendrez, dans un autre quartier, c’est une jeune fille qui la fredonnera alors, penchée sur son ouvrage. Elle sera triste, triste, et dans ses grands yeux brilleront les larmes du crépuscule. Vous l’écouterez et soudain vous vous reconnaîtrez. Les fleurs, l’après-midi et votre peine y seront disposés autour d’une ombre plus accueillante encore. Carlos Gardel et José Razzano.

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 13:25

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Juste une toute petite question, ce matin, — en passant sous le ciel gris de janvier : que serait la vie sans les livres ? mais encore : que seraient les livres sans la vie ? Tels que nous les connaissons aujourd’hui, les livres sont des codex, une suite de pages, vertigineuse invention qui a permis, voici plus de six siècles, d’aller se promener où bon vous semble devant ou en arrière à l’intérieur d’un ouvrage (à la différence des rouleaux qui contraignaient le lecteur à un laborieux déroulement) ; seulement, nous n’appréhendons pas la vie sous la forme d’un codex, mais bien plutôt sous celle d’un rouleau dont nous n’entrouvrons jamais que la petite fenêtre du présent. En cela, l’édition numérique allie le vertige du codex (aller en avant et en arrière dans la masse des pages à la vitesse du vent) à celui d’une présentation en rouleau : à laquelle toute vie se conforme. Robert Darnton, Apologie du livre, nrf essais, Gallimard, 2011.

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 00:08
Certaine pensée ancienne resurgit parfois, tout à coup, au milieu d’un présent anodin ; elle ne nous sépare pas pour autant de notre vie, elle vient plutôt enrichir l’instant d’une profondeur envoûtante, — et le rendre aussitôt à une permanence insoupçonnée. On la confond parfois trop vite avec un mouvement de pure nostalgie, mais il ne s’agit pas ici de nostalgie : la nostalgie se teinte de regret pour ce qui est passé, ou perdu, quand notre pensée présente a des vertus beaucoup plus vertigineuses, notamment celle d’inverser l’écoulement du temps. Disons-le plus brièvement : si nostalgie il y a, ce serait plutôt celle qu’éprouverait justement notre cher passé pour un avenir incertain dont on vient d’être irrémédiablement chassé. Alors on a tous au fond du cœur l’ombre d’une jeune femme qui a mis ses larmes dans une chanson. Tum na jane kis jahaan mein kho gaye-saza.
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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 18:33

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Je lui trouve l’œil d’une douceur incomparable. Ça n’est pas que cela du reste, il y a, dans l’œil de Balthazar, beaucoup plus qu’une douceur soucieuse, une application résignée, une intelligence, — une connaissance prodigieuse. D’où lui viendrait-elle ? du fond des âges, des époques mêmes où naissait le monde. Dans l’œil sombre de Balthazar, noyé dans la tâche claire du pelage, il y a encore beaucoup plus qu’une connaissance, tout juste l’amour. Un indicible, un irrévocable amour. Un amour parfait et serein d’humanité plénière. Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, 1966.

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 10:39

Frida-as-little-child--1911_Collection-Cristina-Kahlo_Guil.jpeg

La vie est simple, le matin. Le monde n’est pas encore tout à fait le monde, le soleil paraît enrhumé, et le ciel  s’ébroue comme un petit cheval. Les petites filles sont alignées au même titre que les pots de fleurs sur le muret ajouré derrière elles. Papa a noué sa belle cravate blanche, il a pris son air sévère d’Allemand, coiffé ses derniers cheveux, mis son grand costume, — et nous avons passé en nous chamaillant nos plus jolies robes. Il n’est pas non plus question de sourire : la vie est simple le matin, mais elle est grave aussi. La maison bleue est toute silencieuse. Je me dis que le matin, le silence doit être bleu. Frida as little child, 1911, collection Cristina Kahlo-Guilermo Kahlo.

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.