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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 21:51

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C’est dans cette berline blanche (une Ford) qu’un jour de bel été j’ai emmené Joan Fontaine un week-end en ballade jusqu’à Dallas. Nous n’avions rien à faire, ni elle, ni moi. Elle était très sage près de moi, son vanity-case sur les genoux, — j’aimais beaucoup ses grands genoux, avec la doublure en soie claire de sa jupe qui en caressait l'éclat mat. Parfois elle gardait les yeux fermés. Depuis une tripatouillée de miles nous avions éteint la radio, — et ni l’un ni l’autre ne parlions plus. Nous nous étions réfugiés dans nos pensées, comme on dit. J’avais l’impression absurde de connaître ses pensées, — et, à vrai dire, elle ne pensait pas du tout à moi, Joan Fontaine. Qu’étais-je pour elle ? un petit journaliste à la manque, un type de préférence silencieux, et qui ne la ramenait pas à tout bout de champ. « Vous ne passez pas de vitesse ? » me demanda-t-elle sur l'expressway. « C’est une automatique », fis-je. Vous voyez ? pas du tout le genre de type à lui en mettre plein la vue à Joan Fontaine. Photographie Bernard Plossu

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 19:43

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Elle est au centre d’elle-même, cette femme qui n’a pas de nom, qui est venue à Hiroshima pour jouer dans un film sur la paix. Emmanuelle Riva lui donne son visage, sa voix, son absence. Je crois que c’est dans cette absence qu’elle se retrouve, et, au centre d’elle, il y a cet amour criblé de balles sur une place de Nevers. Emmanuelle Riva a toujours quinze ans, et ses quinze ans brûlent dans Hiroshima, jusqu’au vertige irradiant de l’oubli. Emmanuelle Riva, pendant le tournage d’Hiroshima mon amour, d’Alain Resnais, sur un scénario de Marguerite Duras, 1959.

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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 23:23

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Mes yeux ne sont-ils pas fatigués d’avoir épousé tant de lumières, tant de brumes de chaleur et de couleurs par-dessus la baie ? Dans l’ombre fraîche d’un coin d’atelier de la villa du Bosquet je reste tout étourdi d’avoir éprouvé la fièvre des formes et celle, plus éprouvante encore, des perspectives ; mes doigts tremblent, mes yeux veulent se clore, mon cœur étouffe. Là, dans la poche de ma veste (est-ce encore une veste ?), sur un petit bout de papier j’ai noté la couleur du ciel. C’était octobre et avril tout mêlés, une couleur qui n’existe pas, pas autrement que dans la jeunesse du monde, et je l’ai aimée en sachant que je la perdrai. Henri Cartier-Bresson, Pierre Bonnard, 1944 (© Magnum).

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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 19:36

 

 couverture d’après une nouvelle de stefan zweig

 

Nous sommes à l’automne 1947, il y a bientôt plus de six ans que Max Ophüls s’est exilé à Hollywood. Après bien des vicissitudes le cinéma lui offre enfin l’opportunité de retrouver, non pas sa jeunesse, mais l’idée qu’il se fait de sa jeunesse, en tournant Letter From An Unknown Woman, d’après la nouvelle de Stefan Zweig. Lorsqu’il filme une Joan Fontaine en blouse d’écolière dans une lointaine Vienne perdue à l’autre bout du siècle, il s’émeut du charme d’un temps à jamais révolu, et lui, qui n’est pourtant pas Viennois, en magnifie l’élégant raffinement et la torturante douceur. Jean-Paul Chabrier, D’après une nouvelle de Stefan Zweig, étude, éditions Marguerite Waknine, 2010.

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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 10:14

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Maman a les yeux jaunes aujourd'hui, ce sont les yeux jaunes de maman quand il fait soleil. Les cils et les sourcils de maman font une petite voie ferrée pour aller jusque dans son cœur. J’aime bien le train, l’autobus, le tramway, tout ce qui bouge dans les yeux de maman. Dans son cœur je ne sais pas trop ce qu’il y a, peut-être une petite place juste pour moi quand même, avec un banc, une fontaine d’eau bleue, et trois marronniers. Ce jour-là elle met sa robe rouge avec les bretelles, celle que je n’aime pas trop. C’est une robe qui la fait ressembler à une maman, — mais pas à la mienne. Je préfère maman quand elle ne ressemble pas à une maman. Quand elle ne ressemble pas à une maman, maman est vraiment ma maman. Elle prend sa trousse de couleurs, et c’est à mon tour d’être son modèle (je préfère quand c’est moi qui la dessine). Elle doit avoir drôlement peur de moi cette fois-là, elle ne veut pas voir mes yeux, ou alors je dors parce que c’est mieux, je suis fatiguée. Derrière mon front je pense à maman. Pourquoi m’a-t-elle fait ces cheveux de bique ? Dominique Goblet, Chronographie, L’association, 2010. http://www.dominique-goblet.be/

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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 09:19

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Il y a un petit mystère dans cette image, c’est la façon dont Jean-Luc tient son filet à provisions, — à mon avis il a dû passer les anses autour du poignet, si bien que la manche de la veste le recouvrant, on dirait que ce filet prolonge abstraitement son bras. C’est le propre de tout cinéaste d’avoir un filet à provisions où jeter pêle-mêle tous les motifs de ses films (il en ira aussi de même pour tout romancier sérieux) ; il lui faut encore une muse (au choix une actrice, une égérie, un flirt, — ou les trois à la fois) ; mais ce n’est pas tout, il lui faut à sa disposition permanente un assistant (qui mettra une veste à carreaux quand on aura enfilé un costume uni, ou l’inverse, car l’assistant doit être impérativement différent de soi). Ici, l’assistant est de dos, occupé à rassembler quelques effets sur le lit. On est dans une chambre d’hôtel, pendant un tournage, il faut se mettre bientôt en route pour le plateau, — on tourne n’importe où, où même dans une chambre de l’hôtel, un étage en dessous par exemple, ou bien sur le boulevard des Batignoles, qu’importe ; ou bien c’est avant le tournage, ou après, et c’est la folle période des repérages quand on est seul avec son désir de film (on ne repère rien en fait, on se contente de vivre, tout occupé qu’on est de l’amour pour Anna). Anna est au centre de la vie et de l’image, vieux pull informe et kilt (avec son épingle réglementaire), les bras tombent, le regard est toujours ironique, la frange déjà vintage. On dirait une sainte de la modernité, — c’était même avant la modernité. Non, ce n’est pas un départ définitif, on revient ce soir, l’autre costume attendra sur la chaise, et le tourne-disques, on le laisse là sur la petite table ? Anna Karina et Jean-Luc Godard (la vie, le cinéma et la vie).

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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 11:03

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Aujourd’hui Monsieur de Blancherose m’a posé une question qui, depuis, ne cesse de me trotter par la tête. Je pourrais résumer cette question très simplement : « Peut-on vivre sans se trahir jamais ? », ou, peut-être encore comme ceci : « Comment, tout en vivant pratiquement, se conformer avec son idéal ? » Jamais auparavant Monsieur de Blancherose ne m’avait ainsi habitué à s’interroger si profondément sur la dure condition humaine (qu’est-ce qui lui prend ?) Je le soupçonne d’avoir tiré ces angoissants questionnements d’un livre que lui aura offert Mathilde, ou qu’il aura déniché dans un coin de sa bibliothèque. Ma journée, et vraisemblablement un grand morceau de ma soirée, vont s’en trouver durement atteints, — j’ai réfléchi à la question avec tout l’entendement dont je puis faire montre en cette occasion. Le résultat de ma brève incursion dans le monde affolant des idées est piètrement désolant, et, ne m’en consolant point, j’en suis davantage désolé. Laissons, me suis-je dit, la vaine vanité de penser aux penseurs, — et ne nous choisissons des idéaux qu’à la hauteur, si minime et rudimentaire soit-elle, de nos pauvres capacités d’idéaliser le monde (cependant, en l’occurrence, ma modestie n’est-elle pas grandement pleine d’orgueil ?) 

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 13:59

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Le bateau n’est pas fameux. Ce qu’il y a de mieux c’est le water-closet. La lunette est si haut perchée au sommet de quatre marches, qu’une personne un peu naïve dans le genre d’Ivanenka la prendrait facilement pour un trône. Le pire sur ce bateau ce sont les repas. Voici le menu sans changer l’orthographe : soupe au chou verd, saucisses aux chou, esturgeon fri, pouding de chat ; le chat se révéla être de la kacha. Comme j’ai gagné mon argent à la sueur de mon front, j’aurais préféré que ce fût l’inverse et que les repas fussent mieux que les cabinets… D’autant plus qu’avec le vin de Santorin, j’ai les intestins bouchés et vais pouvoir me passer de water jusqu’à Tomsk. Anton Tchékhov, sur l’Alexandre Nevski, Volga, à Tchékhova, le 23 avril 1890, traduit par Louis Martinez, éditions cent pages, 2003.

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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 23:21

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Elle avait téléphoné dix fois, vingt fois à l’hôtel King Arthur, et on avait fini par lui dire qu’il n’y était pas descendu. Où était-il allé ? Que faisait-il ? Son cœur battait très fort, son cœur devenait fou. Elle n’en dormirait pas de la nuit, et demain elle aurait d’horribles valises sous les yeux, — seulement elle ne partirait pas en voyage, elle resterait sagement dans le petit appartement et irait du fauteuil à la fenêtre, puis devant l’évier de la cuisine, ou alors le lavabo de la salle de bain, et elle se verrait un peu dans la glace. Toutes ces heures à côté du téléphone. De temps en temps elle prenait le combiné pour vérifier que la tonalité lui murmurait des choses gentilles dans le creux de l’oreille. Tout n’était pas perdu : on n’avait donc pas coupé le téléphone. S’il l’appelait elle l’entendrait. « Comment ça va-t’y, mon chou », ferait-il tout là-bas dans l’hiver de Cincinnati, Ohio. Ce type la rendrait dingue. Charlie Parker, 1949.

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 13:52

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Je n’en suis qu’au tout début, à la première phrase, et je voudrais déjà tout savoir (alors qu’en fait, comme un imbécile, je ne sais rien, — ou presque). Jean me fait un petit signe de la main, j’ai l’impression que c’est un au revoir plus qu’un bonjour, elle va monter dans cet avion qui l’emmènera loin de nos petites confidences. C’est le début. Ça commence gentiment comme ça — il y a une part de moi (laquelle ?) qui va certainement monter dans ce fichu avion. Où arriverons-nous ? comment vais-je faire pour vivre maintenant ? cette première soirée après son départ va être longue, longue. Je me suis juré qu’il ne fallait pas que je boive. Si je bois, elle sera encore plus absente, et ma vie plus vide. Je pourrais partir moi aussi, mais où aller où elle ne soit pas ? On dirait qu’elle est partout. Jean Seberg.

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Une Petite Rue D’Angoulême

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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.