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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 13:52

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Je n’en suis qu’au tout début, à la première phrase, et je voudrais déjà tout savoir (alors qu’en fait, comme un imbécile, je ne sais rien, — ou presque). Jean me fait un petit signe de la main, j’ai l’impression que c’est un au revoir plus qu’un bonjour, elle va monter dans cet avion qui l’emmènera loin de nos petites confidences. C’est le début. Ça commence gentiment comme ça — il y a une part de moi (laquelle ?) qui va certainement monter dans ce fichu avion. Où arriverons-nous ? comment vais-je faire pour vivre maintenant ? cette première soirée après son départ va être longue, longue. Je me suis juré qu’il ne fallait pas que je boive. Si je bois, elle sera encore plus absente, et ma vie plus vide. Je pourrais partir moi aussi, mais où aller où elle ne soit pas ? On dirait qu’elle est partout. Jean Seberg.

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 00:51

utamaro.jpg

 

c’est à l’ancienne brocante

j’y trouve un vieux livre

dont les chapitres me hantent

 

Utamaro Kitagawa

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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 16:18

accattone-1961.jpg

Dans la cour, les enfants jouaient au milieu du passé simple des siècles. La ville était très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes. Les après-midi d’été, quand les habitants étaient en vacances ou disparaissaient derrière leurs volets, j’allais dans une deuxième cour où se trouvait une citerne recouverte de planches en bois. Je m’asseyais dessus pour écouter les bruits. D’en bas, qui sait à quelle profondeur, montait un chuintement d’eau agitée. Une vie était enfermée là, un prisonnier, un ogre, un poisson. L’air frais passait entre les planches et séchait ma transpiration. Dans mon enfance, j’avais la plus totale liberté. Les enfants sont des explorateurs et veulent connaître les secrets. Je suis donc retourné derrière la statue pour voir où menait la trappe. C’était le mois d’août, le mois où les enfants grandissent le plus. Erri De Luca, Le jour avant le bonheur, Gallimard, 2010.

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 22:11

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La veille, j’avais dormi chez Tante Elsa, du côté de Brooklyn, et je m’étais baladé au hasard des rues. On aurait dit, à me voir, que je me la coulais douce. Tante Elsa m’avait demandé ce que j’allais faire. Je ne sus répondre. Lui dire que je comptais en finir au plus tôt ? Ça n’aurait pas été gentil, — il était préférable d’éviter ce sujet de l’avenir. Il fallait la laisser rêver (quand elle rêvait, Tante Elsa devenait atrocement jolie, vrai). Elle m’avait acheté ce billet pour l’Apollo. Ça faisait une trotte, mais je suis revenu à pied. C’est ce soir-là que j’ai été le plus seul dans ma vie. J’étais si seul que je ne faisais même pas un… un quoi au juste ? La route est longue jusqu’à Brooklyn certain soir de juillet.  

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 23:11

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Les demoiselles sont allées jusqu’au fond du parc, près de l’étang. Elles sont parties dans le plein été de l’après-midi, et, tout à coup, là-bas, au bout du pré, c’était déjà une sorte d’automne, dans une lente sonate d’ocres et de siennes brûlées. La soie des robes en pâlit ; les pensées s’adoucirent. Restons là un peu, dans la compagnie des temps anciens. Il y a ce jeune homme qui viendra (son billet promettait une jolie surprise), et je le sais sincère, épris de se montrer prévenant et joyeux. Jean-Antoine Watteau, Les deux cousines (30,4 x 35,6 cm), 1716, musée du Louvre, Paris.

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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 23:51

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J’allais avoir trente et un ans, et je vivais à San Francisco. Je me promenais souvent sur le port. Je ne sais pas pourquoi j’emploie cet imparfait, il me semble que c’était hier, — disons avant-hier. Peut-être que je me promène encore sur le port de San Francisco, et que je ne suis jamais parti de cette ville. Est-ce que je voulais seulement m’en aller ? Je ne pose pas correctement la question : je me demandais plutôt s’il me faudrait y rester toute ma vie. J’allais avoir trente et un ans, et je sentais que j’avais besoin de nouveaux horizons, comme on dit. Si vous connaissez un peu San Francisco, vous me comprendrez, j’en suis sûr. Quelquefois on y est malheureux comme les pierres, même en se baladant sur le port, le nez en l’air, comme je le faisais si souvent. Gene TiernyLaura, d’Otto Preminger.

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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 01:23

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J’ai mis ma petite laine que m’a tricotée Kitty (elle tricote depuis huit jours en regardant la télé qu’elle a réparée). J’ai l’air plutôt tranquille comme ça, mais ne vous y fiez pas, je ne dors que d’un œil et que d’une oreille. Miss Soja.

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 18:07

Je l’ai cherchée partout, mais je ne l’ai pas retrouvée. Je l’avais pourtant mise de côté soigneusement, dans la boîte à chapeaux, au milieu des fleurs séchées et des vieilles lettres d’un jeune amour à l’encre pâlie. C’était une jolie photographie d’un autrefois heureux et insouciant ; on partait à la campagne, au bord de la rivière, on dépliait la nappe et hop ! on mangeait trois œufs durs, on buvait un petit vin blanc qui ne venait même pas de Nogent. On mettait Smoke Gets In Your Eyes sur le tourne-disque pour danser avec Lucette. L’horizon multipliait l’infini ; les filles avaient du ciel bleu au bord des doigts, des robes à fleurs, — et les garçons les yeux dans le vague.

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 23:31

sarah moon

On ne le ferait pas exprès, mais on serait toujours d’accord, — tous les deux. Tu voudrais porter un tablier jaune et je trouverais que ce tablier est parfait pour toi. Tu voudrais aller en voyage à Porto, et ça aussi, bizarrement, j’en aurais rêvé depuis un bon bout de temps. On achèterait une espèce de maison biscornue sur une douce colline, et elle serait tout de suite idéale pour nous, ni trop grande ni trop exiguë ni trop chère. Tu mettrais tes sandales et je les aimerais autant que toi, — sinon plus. Tu lirais un roman de Panaït Istrati, et là, ce n’est même plus la peine d’en parler davantage : je verrais toutes les Roumanie, les Grèce et les Egypte dans tes yeux. Tu aurais un peu froid aux mains, comment dire ? — juste au moment où j’aurais envie de les réchauffer. (Photographie de Sarah Moon.)

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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 22:44

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Quelquefois les jolies dames ont une pochette de cuir sombre et brillant, des gants de peau et un grand collier de fines perles ; leurs cheveux sont coiffés divinement, — et le restent aussi longtemps que dure la soirée. Mais ce qui fait surtout que ce sont de jolies dames, assurément c’est la robe, jaune ou bleue, si ample et si longue qu’on ne voit même pas leurs beaux souliers (on imagine simplement qu’elles ont dû les mettre à leurs jolis pieds, mais il arrive qu’elles les tiennent tout à coup à bout de bras, alors on sait qu’il est tard, et que les jolies dames ont bu trois petits verres de trop). C’est peut-être l’heure de rentrer, mais quel carrosse sera assez doux pour les conduire au pays des amours ? 

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.