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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 14:07

Stefan-Zweig-und-Joseph-Roth-i-Ostende-i-Belgien-1936.jpg

C’est le bel été au bord de la mer du nord, l’immense ciel au-dessus de l’immense plage. Les deux amis prennent le soleil à la terrasse de l'hôtel de la Couronne. Les ont rejoints Hermann Kesten, Egon Erwin, Kish et Ernst Toller. Tout le monde se demande dans quelle galère l’Europe s’engage. Pendant que la France danse et s’enivre de Front populaire, les nazis poussent leurs pions de tous les côtés. Joseph Roth s’impatiente et s’alarme, s’alarme et s’impatiente inutilement devant la cuistrerie des soi-disant démocraties. Il a beau tempêter, il sait que les plateaux de la balance sont affreusement pipés, et il continue obstinément d’écrire son roman Les fausses mesures. Quelques rayons de soleil pénètrent néanmoins son cœur malheureux, — il vient de faire l’heureuse rencontre d’Irmgard Keun. Avec elle, dans l’hiver, il fera une tournée de conférences qui le ramènera vers l’Est jusqu’à Lemberg, du côté de sa jeunesse éternelle. Une page de sa vie se tourne.

Stefan Zweig und Joseph Roth, Ostende, Belgien 1936.

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14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 17:50

franz.jpg

La danseuse Eduardowa n’est pas aussi jolie en plein air que sur scène. Ce teint blême, ces pommettes qui tendent la peau au point qu’il n’y a guère dans tout le visage de mouvement plus accusé, ce grand nez qui surgit comme d’un creux et avec lequel on ne peut pas plaisanter, par exemple vérifier s’il est dur au bout ou bien le saisir légèrement par le dos et le tirer de droite et à gauche en disant : « Et maintenant tu vas venir avec moi ». Avec cette silhouette large à la taille prise haut dans les jupes surchargées de plis — à qui cela peut-il plaire —, elle ressemble à l’une de mes tantes, une dame déjà âgée, beaucoup de vieilles tantes de beaucoup de gens ont cet air-là. Mais à part les pieds, qui sont fort bien, on ne trouve rien, chez la Eduardowa vue en plein air, qui compense réellement ces désavantages ; il n’y a vraiment rien qui puisse susciter l’admiration, l’étonnement ou même le respect. Et, de fait, j’ai bien souvent vu la Eduardowa traitée avec une indifférence impossible à dissimuler, même pour les messieurs d’habitude très corrects et possédant l’usage du monde, bien qu’en présence d’une danseuse aussi connue que la Eduardowa ne laissait pas de l’être, il fissent naturellement beaucoup d’efforts pour y parvenir. in Tentation au village, traduction de Marthe Robert, éditions Grasset, 1953 (ce texte se rapporte à une tournée des ballets russes au théâtre allemand de Prague). Franz Kafka, à l’âge de vingt-trois ans, 1906.

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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 14:59

shimomura.jpeg

« J’avais trente-six ans quand j’ai compris que la plupart des écrivains, des peintres et des musiciens, bref la plupart des artistes, fabriquaient de la pâtisserie de luxe, de plus ou moins bon ou mauvais goût, des gâteaux, des meringues, des friandises. Et j’ai trouvé cela indigne. Je me suis dit : ou bien tu peux faire du pain, ou bien tu ne peux pas. Si tu ne sais pas faire du pain, du pain, bon, sain, qui réjouit le cœur et le ventre de l’homme, arrête. Cette découverte n’avait rien à voir avec les questions sociales, auxquelles je m’intéresse depuis ma jeunesse. C’était — sit venia verbo — une vue purement esthétique. » Soma Morgenstern, Journal, cahier 13, à la date du 25 avril 1949. Shotaro ShimomuraAt the Golden Gate of San Fransisco, USA, crédit photo : The American Museum of Photography.

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 09:20

Passenger-Air-Travel-New-York-Central-Airport-1920-Goodyear.jpg

Au départ, soyons clair, je puis vous assurer qu’on n’en mène vraiment pas large dès qu’il s’agit de le prendre, — le large. On monte le long d’une mince échelle de corde toute ondoyante, un peu à la manière des trapézistes du Cirque en Alabama. J’en étais à mi-course de cette ascension serpentine quand le commandant de bord himself est descendu à ma rencontre pour me souhaiter la bienvenue à bord de ce machin rempli d’hydrogène, où un truc similaire. Il est fou, ce commandant de bord himself, comment allons-nous réussir à nous croiser dans la petite échelle ! J’eus à peine le temps de m’interroger et de m’en effrayer qu’il m’avait dépassé en un tournemain. Il se retourna, leva le bras et me cria en souriant : « Happy birthday, Sir ! » Oh ! comme cet homme était prévenant, et dissert ! En haut, Kitty était déjà tout installée dans le salon au plancher qui tremblotait tranquillement. « Si on se buvait une petite goutte de champagne ? » fis-je, guère rassuré. « Une petite goutte ? s’enquit-t-elle, nous en boirons toute une caisse, au moins ! nous ne serons pas arrivés avant la saint Sidoine… j'en ai déjà le ventre tout ballonné ! » Irving BrowningPassenger Air Travel New York Central Airport, Goodyear Zeppelin, 1920. 

 

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 23:56

comme-seules-copie-1.jpg

Les Trois-Chemins. Ce pourrait être un de ces carrefours dans une campagne endormie, des directions qui se tournent le dos, mais qui, malgré tout, mènent quelque part. C’est le nom d’un hôpital, ses salles d’attente, ses couloirs silencieux, ses sous-sols mystérieux. Un endroit aseptisé : la douleur ici est bâillonnée. Raymond Kowalski, fantôme des lieux, aidé par un narrateur attentif, prend la parole. Ou plutôt, la laisse aller au rythme de ses dérives. Son cerveau est un labyrinthe : ici un corridor vers le passé, là un tunnel vers l’avenir ; ici des marches nues, là un mur. Kowalski, prisonnier d’une mémoire défaillante, d’une enceinte médicalisée, cherche une sortie, une raison de vivre, remue ses souvenirs, ou peut-être en invente-t-il.

Dès les premières pages, Jean-Paul Chabrier agrippe le lecteur, le met au pas, lui fait avaler des bribes de poésie pure, comme pour mieux mettre en sourdine des relents d’angoisse : « Au moment de s’endormir dans la grande nuit, on cherche dans sa mémoire les plus doux moments de sa vie. On finit toujours par retrouver l’un ou l’autre dans sa lumière d’hiver. On se souvient alors des mots qu’on a entendus et de ceux qu’on a dits. On se souvient des gestes et des regards, et le fauteuil d’infirme avance à l’intérieur d’un rêve silencieux qui paraît s’être détaché d’une porte d’éternité. » L’auteur balade son personnage dans des méandres — réminiscences, temps présent, questionnements — dans lesquels il refuse de se perdre. Kowalski résiste, porte en lui la douleur du monde, la frayeur d’une enfant, mais ne ménage pas sa peine : donner chair à une parole qui porte en elle le chaos. Comme seules savent aimer les femmes est un roman implacable, un tour de force littéraire comme l’était le précédent ouvrage de l’auteur, Vers le nord (éd. L’Escampette, 2007). Sans commencement ni fin, puisque rien ne s’achève jamais, le récit de Kowalski, l’homme qui jadis vivait sans s’en rendre compte, se dévide, machine à broyer du noir, mécanisme à extraire l’innocence. Martine Laval, Télérama n° 3174 — du 13 au 19 novembre 2010 (Comme seules savent aimer les femmes, roman, L’Escampette éditions, octobre 2010).

 

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 17:54

une-femme-douce-1969.jpg

A moi aussi, il m’arrive de boire exagérément, même quand il pleut derrière le carreau. Toutefois pourrais-je alléguer que c’est la période de mon anniversaire, — on trouve toujours une bonne raison dès qu’il s’agit de boire un coup : on a des soucis par-dessus la tête, votre dent de devant vient de tomber avec l’automne, vous n’arrivez pas à finir un bouquin commencé il y a des lunes dans un coin de cahier, que sais-je ? mais réellement, j’ai beau chercher, je ne me trouve aucune bonne raison de boire, pas même une mauvaise, — j’en débusque si peu que cela pourrait finir tout de même par en être une, finalement. « Servus ! » Robert Bresson, Une femme douce, 1969.

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 10:26

Gary-Cooper-1928-by-eugene-robert-richee.jpg

Le vent terrible soufflait dans tous les sens. J’avais marché sur les berges du fleuve dans les bourrasques d’une pluie froide qui pénétrait mes vêtements. Mes chaussures étaient trouées. Je n’avais rien dans les poches, et dans mon vieux cartable, un peu troué lui aussi, je gardais les brouillons lumineux d’une nuit d’écriture ancienne. L’encre avait pâli. Je songeais à ce personnage bizarre qui voulait à la fois vivre et mourir, et le vent me soufflait une drôle de suite à donner à cette histoire. « J’ai rêvé que j’étais vivant », murmurait-il en haut d’une page du cahier. Gary Cooper, du côté d’Hollywood, en 1928, Eugene Robert Richee.

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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 01:46

laundries05.jpeg

Hier, grand et vaste débarquement de cinéastes à la maison. Tous les bras articulés des halogènes sont dûment retournés (je me demande si ça leur fait mal d’avoir ainsi les bras renversés dans l’autre sens) et les lampes transformées illico en violents projecteurs, — Kitty leur est crûment livrée. Je ne sais pas si vous avez déjà vu Kitty sous les feux de la rampe, mais elle essaye de garder gentiment son petit air de ne pas y être. Kitty fait la vaisselle ; Kitty repasse avec son petit fer ; Kitty boit le thé et grignote une brioche ; Kitty dénoue son tablier ; Kitty écoute à la radio un moine zen ; Kitty répond aux questions ; Kitty lit un morceau d‘une de ses nouvelles après l’avoir trempé dans le thé ; Kitty caresse le chat Confiant (des voisins) ; Kitty écrit avec son stylo-bille bleu ; Kitty se moque de moi parce que, paraît-il, j’aurais perdu mes clés — tout cela, proche et lointain, flou et précis, ici et là, ou même ailleurs, sous le régime d‘un mystérieux écrirait-elle moins durassien que proustien (où la brioche tient tout de même le devant rustique de la scène). Henry Robert Morland, Laundry Maid Ironing, oil on canvas, circa 1765-82.

 

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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 15:57

Rainer Maria Rilke (1875–1926) »Rilke auf seinem Sofa»

 

Des livres… chère amie, s’il vous en manquait, faites-moi signe… Mais je suppose que vous aimiez plutôt vous recueillir sous la douceur inédite de vos paupières closes ; jamais aucune page ne nous touchera de si près. Rainer Maria Rilke, lettre à Yvonne von Wattenwyl, de l’Hôtel Foyot, Paris, 25 février 1925. »Rilke auf seinem Sofa« im Schloß Muzot Zeichnung (Aquarell u. Bleistift) von Baladine Klossowska, mit eigenhändigem Gedicht von Rilke, 1922.


 

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 10:17

todd-hido-a-road-divided-2009.jpg

 

Le passé, c’est loin, mais parfois il s’approche, à la faveur d’une petite nuit pâle, quand la lune éclaire une rue déserte du faubourg. Peut-être était-ce en Allemagne, ou dans l’Autriche-Hongrie d’un autre siècle. C’est dans ces confins de l’empire que je l’ai rencontré, — j’avais peut-être bu du Tokaji, ce soir-là. Lui aussi, il buvait du Tokaji. « Servus ! » me lança-t-il dans un sourire. Je vis tout de suite qu’il se forçait à sourire, le cœur n’y était plus, déjà, alors que je venais tout juste d’arriver. « Qu’écrivez-vous ? » lui demandai-je. Il leva les yeux au ciel, c’était curieux parce que tout à coup nous étions dans le salon d’un hôtel prestigieux, dont le plafond disparaissait dans les hauteurs rococo des stucs alambiqués. « Oh, j’écris encore, me répondit-il, mais mon cœur ne suit plus. Il peine. Il désire un autre monde. » Ecritures d’atelier, chez Halbo, vendredi 29 octobre dernier (photographie de Todd Hido, A road divided, 2009).

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.