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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 10:17

todd-hido-a-road-divided-2009.jpg

 

Le passé, c’est loin, mais parfois il s’approche, à la faveur d’une petite nuit pâle, quand la lune éclaire une rue déserte du faubourg. Peut-être était-ce en Allemagne, ou dans l’Autriche-Hongrie d’un autre siècle. C’est dans ces confins de l’empire que je l’ai rencontré, — j’avais peut-être bu du Tokaji, ce soir-là. Lui aussi, il buvait du Tokaji. « Servus ! » me lança-t-il dans un sourire. Je vis tout de suite qu’il se forçait à sourire, le cœur n’y était plus, déjà, alors que je venais tout juste d’arriver. « Qu’écrivez-vous ? » lui demandai-je. Il leva les yeux au ciel, c’était curieux parce que tout à coup nous étions dans le salon d’un hôtel prestigieux, dont le plafond disparaissait dans les hauteurs rococo des stucs alambiqués. « Oh, j’écris encore, me répondit-il, mais mon cœur ne suit plus. Il peine. Il désire un autre monde. » Ecritures d’atelier, chez Halbo, vendredi 29 octobre dernier (photographie de Todd Hido, A road divided, 2009).

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5 novembre 2010 5 05 /11 /novembre /2010 13:31

milena.jpg

(…) Or, c’est précisément à cette époque que Kafka fait la connaissance de Milena Jesenska, cette jeune femme qui, après avoir traduit son premier livre en tchèque, allait devenir son amie et à qui, dès 1921, il confie l’ensemble du Journal. On peut supposer que les notes qui concernaient particulièrement Milena — notes abondantes sans doute si l’on en juge par la volumineuse correspondance attestant l’importance de cette liaison pour Kafka — ont été détruites par l’auteur du Journal lui-même, ce qui expliquerait l’appauvrissement des cahiers in-quarto au cours des trois dernières années. Marthe Robert, préface à l’édition de Tentation au village, de Franz Kafka, qu’elle a traduit, éditions Grasset, 1953 (réédité dans la collection Les Cahiers rouges, septembre 1983).

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4 novembre 2010 4 04 /11 /novembre /2010 22:02

pointnoir.jpg

Tantôt les points noirs deviennent blancs, et tantôt les blancs s’obscurcissent, surtout sur les côtés, et basculent aussitôt dans le gouffre de notre vue latérale (je parle des points situés à l’exacte intersection équidistantes les lignes verticales et horizontales, — on se croirait dans un nouveau roman de 1959). En fait on voit continuellement des points noirs fuyants, qui blanchissent dès que les yeux se posent dessus, et demeurent blancs si on ne les quitte plus des yeux. Il y a trente-cinq points qui jouent de la sorte avec le miroitement tangible de notre persistance rétinienne (je reste persuadé que c’est une question de persistance rétinienne, — comme l’amour en fait). Le fond de notre rectangle est noir, les lignes sont grises. Le dispositif est quasi aussi simple que celui de l’amour. Enfin presque aussi simple.

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 22:01

greuze.jpeg

Elle est si fatiguée qu’elle n’a plus de pensées. Peut-être devrait-elle mettre un peu d’ordre dans ce coin de cuisine, — est-ce encore une pensée ? un morceau de désir ? non, elle ne veut plus rien faire. Elle voudrait se séparer d’elle-même, et voir toute sa fatigue déposée là, à ses pieds, dans le jour fané de la croisée. Il reste tant à faire ; elle entend les hommes se disputer dans la salle, ils boivent, ils crient, et parmi toutes ces voix elle ne reconnaît plus celle de Giuseppe. Elle sent sa vie déchirée, perdue, et n’a plus pour elle qu’une tristesse vague et très douce. Maintenant elle voudrait s’appartenir un peu plus et tâcher aussi de s’aimer.

Jean-Baptiste GreuzeLa paresseuse italienne, 1757 (huile sur toile, 64,8 x 48,8cm), Wadsworth Atheneum, Hartford.

 

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 10:55

Autres-sejours.jpeg

c’est toujours l’hiver quand je viens ici
le polder scintille sous la lune
et la furtive marée de décembre
attend du ciel un éclat de lumière

je peux entrer me recueillir dans la chambre
la marée me suit le vent me précède
et les étoiles clignotent entre les nuages
plus échevelés que la vieille Gorgone

plus bouleversants que la Légende dorée
plus lointains et plus proches que les enfances
dont nous pensions avoir épuisé les charmes
les mystères et les folies impénitentes

et le vent qui fait battre le cœur
au rythme des portes mal assurées
s’introduit jusque dans les livres ouverts
où sa soudaine présence émeut

les héroïnes des romans oubliés
restaure la mécanique rouillée des songes
et démantèle une existence pauvre
afin de la remplacer par une autre

secouée de soues inédits et d’espoirs
animée de nouvelles inattendues
et de souverains envols prometteurs
comme si la vie était une terre remembrée

qui n’est pas en voie d’épuisement
et qu’au soleil des emblavures
le temps propice aux longs repaires
devait épanouir les solitudes
et révéler l’envers du monde

 

Jean-Claude Pirotte, Autres séjours, poèmes, Le temps qu’il fait, octobre 2010.

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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 23:57

thyde-monnier.JPG

C’est pendant les lointaines années trente. Nous sommes dans les petits chagrins et les grands rires d’une bruyante banlieue ensoleillée de Marseille. La jeune héroïne fait des ménages et s’appelle Frisette. Son Jean dérive de plus en plus tard dans des amitiés louches du côté des quartiers réservés. L’auteur peint les mystères de ces bas-quartiers où le destin s’embrouille et emprisonne les vies simples dans un théâtre d’ombres et de lumières violentes. Voici l’ordinaire des drames de tous les jours, une bruissante épopée du quotidienThyde Monnier, Annonciata (suite de La rue courte), éditions Grasset, 1939.

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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 00:04

Lea-Lea.jpeg

Je n’ai pas su tout de suite qu’elle s’appelait Léa, non, et son nom était si court, si incisif, que mon cœur le doublait systématiquement, — comme si une seule Léa n’eût pas suffi à alimenter la source de ce secret. Elle m’apprit qu’elle se prénommait Léa un dimanche d’avril au Café des Sports, sur la place Gambetta, en face de la boulangerie de mon oncle Daniel (Aux bons petits pains). Elle venait d’arriver dans la ville. Elle avait des parents (je n’ai pas osé lui demander ce qu’ils faisaient dans la vie, — je leur étais déjà sacrément redevable d’avoir fait Léa) ; elle n’allait pas à l’école et suivait des « cours par correspondance » ; je trouvai cela si extraordinaire, si pathétique (que n’allai-je pas imaginer ?) et si romanesque que je tombai immédiatement amoureux d’elle. En rentrant chez moi, je dus me répéter son nom un million de fois, et comme cela ne suffisait pas, je continuais toute la soirée, jusqu’au délicat moment de me coucher (car, à ce moment-là, je le sentais, cela devenait de plus en plus dangereux de répéter « Léa, Léa » inlassablement). Dominique Hérody, Léa, à la date du 19 octobre 2010 (sur le blog Maurice et Léa).

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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 11:11

Rapho.jpg

 

We look before and after

And pine for what is not :

Our sincerest laughter

With some pain is fraught ;

Our sweetest songs are those that tell of saddest thoughts.

 

Shelley, To a Skylark, chant XXI (1820). Willy Ronis, Pub à Soho, Londres, 1955, © Willy Ronis, Rapho.

 

« Nous regardons en avant et en arrière / Et aspirons à ce qui n’est pas / Notre rire le plus sincère / Est emprunt de quelque douleur / Nos chants les plus doux sont ceux qui expriment la plus triste des pensées » A une alouette.

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30 octobre 2010 6 30 /10 /octobre /2010 23:58

boxeurs.jpg

Je savais que son allonge était meilleure que la mienne. Sa technique, son expérience et son agressivité allaient subrepticement s’acoquiner pour me faire passer un méchant sale quart d’heure. Tout aurait été pour le mieux si je n’avais pas continuellement pensé à Martha. Je ne sais pas pourquoi, je voyais son visage devant mes poings, — elle me souriait, et me faisait les yeux doux. J’étais persuadé que je finirais à l’hôpital. Je me demandais stupidement si elle viendrait me voir, Martha, quand je serais allongé sur le lit, au milieu des draps blancs, et que je me repasserais inutilement en mémoire les moments cruels de ce match de boxe. Tiendrais-je jusqu’au troisième round ? Quand n’avais-je plus vu Martha et ses beaux yeux ? Je ne boxe que depuis six mois, et on me fait rencontrer le champion du Bade-Wurtemberg. Ses poings pèsent des tonnes, et, décidément, les yeux de Martha m’étourdissent. August Sander (1876-1964), Die Boxer, Paul Roderstein, Hein Hesse, Germany, 1928 (gelatin-silver print).


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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 23:48

goutte-iris.jpg

Sur la feuille du silence

Rosée d’une pluie

Automnale luminescence

 


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Une Petite Rue D’Angoulême

  • : le ciel au-dessus de la rue
  • le ciel au-dessus de la rue
  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.