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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 00:17

ingrid-bergman

Elle est sage Ingrid, ce jour-là. Peut-être le tournage s’était-il arrêté, ou bien n’avait-on pas besoin d’elle, et Roberto la laissa-t-il aller se promener seule par les ruelles. Elle avait peut-être besoin de ça, de se promener et de se perdre sur cette île austère et rude. Elle se promène donc, et elle est un peu perdue, en effet. Elle ne se demande pas ce qu’elle est venue faire dans ce pays, bien qu’on la regarde comme une étrangère absolue, — suédoise et star d’Hollywood. Elle sait qu’elle a rejoint un maître du cinéma, qu’avec lui le cinéma est atrocement vivant. Elle marche tranquillement et découvre la vraie vie, — ici, pas de décors, de coiffeurs ni de maquilleurs. Ici, la terre brûle dans un souffle, et le soleil surexpose chaque émotion. Ingrid Bergman apprend la dure loi de vivre. L’histoire du film empruntera les mêmes dédales sans issue. Ingrid Bergman, pendant le tournage de Stromboli, terra di Dio, de Roberto Rossellini (1950).

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25 octobre 2010 1 25 /10 /octobre /2010 14:23

lydia.jpg

Je rentrais chez moi dans une petite aube grise et rêveuse ; dans la maison, je marchais sans faire de bruit pour ne pas réveiller Alphonsine qui dormait à l’étage. La lumière se maquillait étourdiment dans les rideaux. J’allais gagner ma chambre quand, depuis le couloir, j’entendis des sanglots provenant de la bibliothèque. J’en ouvris la porte avec précaution. Personne. Les sanglots s’étaient arrêtés. Je tendis l’oreille, — mais non, plus rien. J’avais dû rêver. Je m’apprêtais à ressortir de la bibliothèque quand les sanglots se firent entendre de nouveau tout près de moi. Force me fut de constater que je me trouvais dans ces moments bien esseulé dans la bibliothèque. Qui pleurait et gémissait, si ce n’est tout de même l’un des livres ? Une fleur de Francis Jammes ? une petite demoiselle égarée de Carco ? ou encore un demi-fou de l’ïle de Sakhaline ? Je parcourus des yeux les rayonnages et leur paisible poussière. Les sanglots cessèrent sans qu’il me fût donné d’en identifier plus précisément l’origine. Ce matin-là je m’endormis en rêvant que les livres, eux aussi, sanglotaient dans la solitude nue de leur encre. (photo © Lydia Bonnaventure).

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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 01:52

comme seules

C’est une sorte de roman. Au début, quand j’ai commencé à l’écrire, il n’en avait pas, — de début, et, de fil en aiguille (quoique ça ne soit pas vraiment du cousu main), je me suis figuré qu’il n’aurait pas davantage de fin. Cette idée me plaisait bien. Comme ça, pendant que je l’écrivais, je n’étais nulle part, et le personnage aussi n’était nulle part. Ça me convenait de vivre, en écrivant, à peu près ce que vivait, — ou ne vivait plus, le personnage. Comme quoi, on se raconte de drôles d’histoires quand on essaye d’écrire un roman. Enfin, ça n’est pas sûr, non plus, que ça soit un roman… seulement, si ça n’est pas un roman, je ne vois pas du tout ce que ça pourrait être. On avance là-dedans dans un vide de l’histoire, d’où ma petite solution provisoire du roman qui ne commence pas avant sa fin, — laquelle, bien sûr, ne peut quand même pas s’achever après son début, — cela va de soi. Vous me suivez, ou pas ? disons que tout le roman est comme dispersé à l’extérieur de ce qu’il raconterait, rejeté dans ses marges en quelque sorte, où il se promène, rêve et oublie comme tout un chacun. C’est vraiment un drôle de lascar, ce roman, vous pouvez m’en croire. Comme seules savent aimer les femmes, roman, L’Escampette éditions (en librairie ce 29 octobre 2010).

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 12:59

le-chevalier-a-la-charrette.jpg 

Et li chevaliers dit au nain : 
« Nains, fet il, por deu, car me di 
Se tu as veü par ici 
Passer ma dame la reïne. » 
Chrétien de Troyes, Lancelot ou le Chevalier de la Charrette (autour de 1180), éditions Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, sous la direction de Daniel Poirion (1994).

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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 22:58

jonque.jpg

Aujourd’hui, je suis parti en bateau. Je me suis assis à l’arrière et j’ai regardé le ciel. Le bateau avançait sous le vent, pas très loin de la rive endormie du fleuve. Au fil de l’horizon s’amoncelaient de beaux nuages ; j’avais l’âme du côté de ces nuages qui filaient, eux aussi, avec les vents. Je n’avais pas besoin de rêver, — tout était rêve et délicate songerie autour de moi. Les rives rêvaient, et les nuages songeurs se berçaient de pensées vaporeuses. Je m’aperçus que je demeurais au milieu de mille liquides confidences, et le froufroutement des voiles en constituait un arrière-plan sonore plein de déférence. Toute la journée, je me suis tenu dans ces merveilles de correspondances renouvelées. J’ai pensé que je n’avais nul besoin de rivage, que le but de cette traversée n’était pas d’accoster ici, là, ou même ailleurs, — mais, simplement, d’être en voyage, entre vents et nuages, et de laisser mes yeux leur prêter mon errance.

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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 15:01

 

école de Laprugne 1955

La « photo de classe »  est une photo d’identité supérieure : on s’y reconnaît presque en entier en ses jeunes années, et au milieu des camarades que le hasard aura mis sur la route cahotante des débuts de votre biographie. Rien ne fera plus que vous n'ayez pas été là, cette année-là, inscrit dans cette école, dans la classe de Monsieur Untel ou de Madame Untelle, au milieu des autres écoliers embarqués comme vous sur le même bateau municipal et national de l’éducation. Le groupe efface l’individualité, tout en en renforçant les timides premières tentatives de l’affirmer. Sourire ou grimace ? La photo de classe préfigure la remise des Prix à la fin de l’année, pendant laquelle les mêmes grimaces et les mêmes sourires seront de la partie. La coiffure, le tablier, les grosses chaussures, c’est avant tout une époque qui est photographiée, et, avec elle, une génération de secrets, de chagrins, et de genoux badigeonnés de mercurochrome. Ecole de Laprugne, 1955 (de haut en bas, et de droite à gaucheHenri, Alfred, Michel, Gérard, Henri, Jean-Claude, Yves, Jean-Paul (non, ce n’est pas moi), Gérard — Chantal, Claudette, Rémy, Jacky, Louisette, Daniel, Jean-Pierre, Claude, Roland — Nicole, Marthe, Josette, Monique, Suzanne, Bernadette, Pernette, Josette, Micheline — Marielle, Josette, Gisèle, Marie-Claude, Annie, Adèle, Marinette, Monique, Rolande, Denise, Colette).

 

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 15:56

piroguiers.jpg

Les heures sont longues et lentes  sur le fleuve. Au-dessus le ciel est immense, bleu ou gris, ou jaune dans le couchant comme les yeux des filles. On va leur chanter un petit air de notre composition, — même si elles ne sont pas là. C’est pour leur dire qu’on a bien pensé à elles sur le fleuve, qu’elles nous ont mis le cœur par terre, et qu’on a rêvé de leurs jolis bras, et de leurs longs cheveux magiques. Sur la rive, quand le soir descend pauvrement, on répète notre petite chanson. Tout le monde a mis son chapeau, — sauf Mani, le vent le lui a emporté vers la montagne des sept tigres. Allez Mani, ça ne fait rien, tu peux chanter quand même ! Mihangozaotiany Vadiho, chant d’amour par un choeur de piroguiers sakalaves, Nossibé, nord de Madagascar.

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 01:06

petrarca

Je m’en vais en pleurant sur mon passé Et je me repose sur l’amour des choses mortelles, Sans m’élever à toute volée, ayant moi-même des ailes, Pour peut-être ne pas donner de moi mauvais exemple. Toi qui vois mes maux indignes et sacrilèges, Roi du ciel invisible et immortel, Va secourir l’âme détournée de toi et frêle, Et remplis son défaut de ta Grâce : Si moi, j’avais vécu de guerre et de tempête, Je serais mort en paix et à bon port ; Si la partie fut vaine, au moins qu’elle soit honnête. Pour le peu qu’il me reste à vivre Et à mourir, je désire être prêt dans ta main : Tu sais bien qu’en personne d’autre est mon espérance. Petrarca, Il Canzoniere (1374).

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 10:05

chantrapas.jpg

Dans un entretien du dossier de presse édité à l’occasion de la projection en sélection officielle au dernier Festival de Cannes, Otar Iosseliani explique le titre de son film : « C’est du russe, inspiré du français chantera pas. A la fin du dix-neuvième siècle, toutes les familles aisées de Saint-Pétersbourg amenaient leurs enfants à des maîtres de bel canto italiens pour leur apprendre le chant. A l’époque, l’aristocratie russe parlait français, donc les Italiens avaient appris deux mots, lorsqu’ils sélectionnaient les enfants : chantera et chantera pas. Ensuite chantrapas est devenu un nom commun : les Chantrapas étaient les bons à rien, les exclus… » Le personnage aérien de son film, Nicolas, son dernier « merle chanteur » aussi lunaire et décalé qu’obstiné et intègre, est donc un merveilleux Chantrapas, — qui tournera pourtant son film dans les belles rues du printemps de Tbilissi. Les bobines passeront clandestinement à l’ouest, en éclaireur, car bientôt, fuyant la censure soviétique, notre ami Nicolas devra les suivre, et s’exilera à son tour dans notre noble et fière démocratie, — pour bien vite découvrir que, de ce côté-ci du monde, une censure tout économique se révèle aussi sévère, stupide et ridicule. On sait que le burlesque dessine la vision la plus ironiquement subtile et la plus poétiquement tragique du monde, parce qu’il vagabonde au bord du rêve. Chantrapas, d’Otar Iosseliani, avec David Tarielashvili, Nika Endeladze, Tamuna Karumidze, Fanny Gonin, Bulle Ogier, Pierre Etaix.

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18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 00:12

stylo

Je l’avais perdu depuis pas mal de temps, et je l’ai enfin retrouvé ce soir, mon stylo prodigue qui s’est promené, la tête en l’air, dans toutes mes vieilles trousses d’écolier. Né il y a plus de cinquante ans (en 1956), il est donc, oui, presque aussi canonique que moi. Si on le pose sur un brave cahier de brouillon (96 pages à grands carreaux), il est tout bonnement heureux, — et moi aussi. Même si le cahier ne paye plus de mine avec sa couverture malencontreusement écornée, même si on sent l’inspiration se carapater jusqu’au far-west, lui, il garde un moral à toute épreuve et sourit avec bonhomie devant l’adversité. C’est un compagnon épatant dont la bonne humeur me réconcilie avec le progrès technique (on peut même en mordiller le bout rétractable quand on cherche désespérément à mettre le grappin sur un mot récalcitrant). Dans la main il ne pèse rien, sa bille silencieuse et efficace court agréablement sur le papier docile, et son élégance sobre et fonctionnelle conforte son statut d’objet se moquant des modes, — passagères immodestes de nos petites et dérisoires modernités. Stylo rétractable BIC® M10 Clic.

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.