Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 19:48

Elle était restée si longtemps au fond de sa boîte dans la nuit du grenier qu’on n’ose pas tout de suite en tourner la clé. On a incliné timidement la bouteille, remonté en hésitant le mécanisme, puis, avec précaution, on pose la bouteille sur la table. On a un petit peu peur qu’après tout ce temps, tout se soit malgré tout un peu rouillé là-dedans. Mais non, on dirait que la musique revient d’au-delà l’enfance, et voici qu’aussitôt, oui, les fragiles petites jambes se mettent déjà en mouvement. La petite ballerine au long tutu de mousseline rouge tourne toujours sous la neige d’argent de ses précieux dix-sept ans, — et dans vos yeux renaissent dans un sourire le même émerveillement et le même attendrissement devant tant d’heureuses transparences. La petite ballerine d’autrefois danse encore dans votre cœur.

Repost 0
3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 23:38

Claude Monet par Nadar en 1899

Je vis au milieu des couleurs du jardin. Les couleurs sont des ondes qui viennent du bord du cœur et s’écoulent dans mes yeux. Elles s’ensoleillent autour de l’étang dans l’après-midi brûlant des étés irréels. Les jours de pluie, je rêve encore d’elles, — et je laisse mes mains se reposer dans les arabesques de leurs amicales confidences. Le soir, elles farandolent au loin dans leurs cavalcades épuisantes. A la lueur dansante de la chandelle elles ombrent les pensées nocturnes du salon silencieux. Claude Monet, par Nadar en 1899.

Repost 0
2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 13:10

balthasar

J’aurais bien voulu l’embrasser un peu cette petite Delphine espiègle et campagnarde, mais elle a tourné la tête au dernier moment (les filles sont drôlement fortes pour tourner la tête au moment crucial). Maintenant il faudra que j’attende l’année prochaine… Tous les jours, pendant ces vacances, je ne pensais qu’à ça. Je me disais que j’arriverais bien à être un petit moment seul avec elle, et alors j’embrasserai sa bouche qui me sourit quatre fois par jour. Sa bouche est un oiseau, ou un papillon, — sa bouche est un nuage de ciel bleu. Je crois qu’elle a fermé les yeux. Moi aussi. De toute façon, on n’était pas seuls ; tout le monde nous regardait. Maintenant dans mes rêves, je crois qu’il y aura souvent un petit nuage voyageur qui viendra me sourire. (Robert BressonAu hasard Balthasar, 1966).

Repost 0
30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 23:52

tigre-copie-1.jpg

Depuis quelque temps, il y a un gros chat qui vient à la maison. Il se couche sur le lit, et il nous regarde. Ses yeux sont jaunes. Il n’a pas l’air du tout méchant. Quand il s’étire, il est aussi long que le lit est large, — ou à peu près. J’aime bien lui caresser le nez, le menton, ou encore le derrière des oreilles (c’est ce qu’il préfère). Il saute à la fenêtre et il faut lui ouvrir dès qu’il gratte la vitre ; généralement, il repart par la terrasse, et s’en va gambader sur les toits, entre les antennes de télévision. Il arrive avec le soir et repart dans le petit matin, — on se demande ce qu’il fabrique, au juste, pendant toute la sainte journée. Kitty prétend qu’elle l’a vu faire la sieste l’après-midi sur un canapé chez les voisins. Cela n’a rien d’étonnant, — c’est le chat des voisins. Quelquefois je le regarde dans le fond des yeux, et j’ai l’impression de savoir ce qu’il pense (c’est assez étonnant). Confiant, le chat des voisins de la rue Corneille.

Repost 0
28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 11:43

bresson-balthazar

Si je l’aime il faut tout de même que je lui dise un peu adieu, — on se dit toujours adieu quand on s’aime. Mais il faut que ce soit un adieu de tourterelle. Je me suis mise sur la pointe des pieds, mes mains se sont posées sur ses mains, et mes lèvres sur le bord de sa joue. Il sentait le vent d’automne, et tremblait comme une feuille. J’ai fermé les yeux, comme ça je le voyais mieux dans le fond de mon cœur. (Robert BressonAu hasard Balthasar, 1966).

Repost 0
27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 09:24

JeanB.Chardin-LeBuffet.jpg

« Dans les chambres où vous ne voyez rien que l’image de la banalité des autres et le reflet de votre ennui, Chardin entre comme la lumière, donnant à chaque chose sa couleur, évoquant de la nuit éternelle où ils étaient ensevelis tous les êtres de la nature morte ou inanimée avec la signification de sa forme si brillante pour le regard, si obscure pour l'esprit. Come le princesse réveillée, chacun est rendu à la vie, reprend ses couleurs, se met à causer avec vous, à vivre, à durer. Sur ce buffet où, depuis les plis rapides de la nappe à demi relevée jusqu’au couteau posé de côté, dépassant de toute la lame, tout garde le souvenir de la hâte des domestiques, tout porte le témoignage de la gourmandise des invités, le compotier aussi glorieux encore et dépouillé déjà qu’un verger d’automne se couronne au sommet de pêches joufflues et roses comme des chérubins, inaccessibles et souriantes comme des immortels. Un chien qui lève la tête ne peut arriver jusqu’à elles et les rend plus désirables d’être vainement désirées. Son œil les goûte et surprend sur le duveté de leur peau qu’elle humecte la suavité de leur saveur. Transparents comme le jour et désirables comme des sources, des verres où quelques gorgées de vin doux se prélassent comme au fond d’un gosier, sont à côté de verres déjà presque vides, comme à côté des emblèmes de la soif ardente, les emblèmes de la soif apaisée. Incliné comme une corolle flétrie un verre est à demi renversé ; le bonheur de son attitude découvre le fuseau de son pied, la finesse de ses attaches, la transparence de son vitrage, la noblesse de son évasement. A demi fêlé, indépendant désormais des besoins des hommes qu’il ne servira plus, il trouve dans sa grâce inutile la noblesse d’une buire de Venise. Légères comme des coupes nacrées et fraîches comme l’eau de la mer qu’elles nous tendent, des huîtres traînent sur la nappe, comme sur l’autel de la gourmandise ses symboles fragiles et charmants. » Marcel Proust, Chardin et Rembrandt, réédité aux éditions Le bruit du temps, 2009. Jean Siméon Chardin, Le buffet (huile sur toile, 194 x 129 cm), musée du Louvre, 1728.

Repost 0
26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 12:56

baronne

« Cette promenade des Champs-Elysées est insupportable. Il n’y a pas une seule goutte d’eau, la régularité en est triste, et par-dessus tout la poussière est fatigante à cause du voisinage de la route qui mène à Versailles. On aperçoit tout le temps les carabas et les pots-de-chambre qui conduisent beaucoup de solliciteurs. Les carabas, lourdes voitures qui contiennent vingt personnes, ont huit chevaux qui mettent six heures et demie pour aller à Versailles ; il est curieux de voir ce monde ainsi entassé. Quant aux pots-de-chambre, outre ses six habitants, il y a encore deux singes, deux lapins et deux araignées. Les lapins sont devant, à côté du cocher, les singes sur l’impériale et les araignées derrière, comme ils peuvent. Cela me parut fort drôle. On n’a pas l’idée de cela dans nos provinces. » Baronne d’Oberkirch, Mémoires sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789, éditions du Mercure de France, préface et notes de Suzanne Burkard.

Repost 0
25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 07:52

marika-green.jpg

On ne sait pas quoi faire de ses bras quand on est dans un parloir de prison. On ne sait pas davantage quoi faire de ses yeux ni où regarder quand on devient amoureuse d’un égaré. On se sent le cœur si fragile et si gris lui aussi qu’on pourrait pleurer. On pense que le vent du chemin vous a décoiffée, qu’on n’aurait pas dû mettre cette jupe triste pour venir. Les yeux restent secs, — mais le cœur s’est un peu fendillé sur les côtés (on se demande même si ces côtés-là font encore partie du cœur, on ne les avait pas encore sentis avant ces minutes perdues et capitales). On se tient droite sur le tabouret, mais les sentiments pèsent tout à coup grandement sur les épaules. On se voûte un peu. C’est toujours comme ça quand l’amour vous déshérite de vous-même, et vous renvoie à la douce torture d’être. On s’affaisse dans sa pauvreté bénie. On n’arrive plus à vivre. Marika Green, dans Pickpocket, de Robert Bresson, 1959.

Repost 0
21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 19:14

Eisenberg-Brothers--from-27-Lewis-Street.-Benjamin--8-years.jpg

Je suis à l’intérieur de mon histoire, elle est déjà lointaine, presque impersonnelle, écrite sur les pages jaunies d’une enfance perdue. A cette époque, je ne savais pas qu’il s’agissait d’une histoire, et encore moins de la mienne — je me demande bien d’ailleurs à quel moment sait-on qu’on s’est embarqué dans la vie à bord de sa propre histoire. Je ne suis pas du tout sûr, du reste, qu’il s’agisse bien de ma vie. Tout cela me parut, très tôt, trop prétentieux. Je ne sais pas où je vais. Si la vie, c’est de ne pas savoir où l’on va, alors il me semble que c’est dans cette direction approximative que je vais, ou à peu près. J’avais un frère. D’un an plus jeune. Je l’ai perdu quelque part au détour d’un des tout premiers chapitres du récit de cette enfance hasardeuse. Existe-t-il, dans la langue française, un mot pour dire qu’on est orphelin de son propre frère ? Lewis HineEisenberg brothers, from 27 Lewis Street (Benjamin, 8 years old, and John 10), selling Jewish papers on East Broadway near Rutgers Street.

Repost 0
20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 19:17
Il rugit pour vous avant le début du film. Mais il a quand même bien fallu le mettre en boîte…

… en exclusivité, le dessous des cartes : nos amis techniciens savent dompter leur peur !

Il est vrai qu’avec une casquette, on ne craint pas les coups de griffe !

mgmlion.jpg

Repost 0

Une Petite Rue D’Angoulême

  • : le ciel au-dessus de la rue
  • le ciel au-dessus de la rue
  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
  • Contact

visites

Recherche

il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.