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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 01:34
notice de La Prisonnière, À la recherche du temps perdu, bibliothèque de la Pléiade, volume III, Paris, 1988.

notice de La Prisonnière, À la recherche du temps perdu, bibliothèque de la Pléiade, volume III, Paris, 1988.

Pour Proust, comme il tient à le préciser dans une addition marginale au verso du folio 45 de son cahier 73, qui a entendu une transcription au piano « connaît la photographie de l’œuvre seulement », — certes il s’agit d’une photographie en noir et blanc, puisqu’il précise que « (…) l’œuvre est dépouillée de ces bleus si célestes, de ces rouges lumineux et féroces, de ces violets orageux (…) Ainsi quand sur ce dessin de l’œuvre de Vinteuil qu’était sa transcription il fallait étaler toutes les fragrances des cuivres, tout le crépuscule lilas des violons, toute une palette inconnue où plus encore que dans l’invention des thèmes se réalisait sa personnalité. » Ce qui est divinement proustien, c’est ce soudain passage des couleurs aux parfums (les cuivres) et au temps (les violons) — la tombée du soir, avant d’en revenir à une palette inconnue, c’est-à-dire, en somme, à un paysage, seul capable d’illustrer la personnalité de l’œuvre.

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 19:46
Pentti Sammallahti, Solovki, white sea, Russia, 1992.

Pentti Sammallahti, Solovki, white sea, Russia, 1992.

« Je ne suis désormais plus né nulle part, et nulle part chez moi. C’est étrange et terrible, et je me fais moi-même l’effet d’un rêve qui n’aurait ni but ni racine, ni commencement ni fin, qui va et vient sans savoir lui-même où il va, d’où il vient. » Joseph Roth, Fraises, traduction d’Alexis Tautou, L’Herne, Paris, février 2016.

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 14:26
Joseph Roth enfant.

Joseph Roth enfant.

« Le train arrivait à cinq heures vingt-cinq du soir. En cette saison, le soir était depuis longtemps couché sur le monde, les volets aux fenêtres auraient dû être depuis longtemps fermés et les gens calfeutrés. Ce n’était pas le cas, pourtant. Les volets étaient encore ouverts, de la lumière brûlait dans toutes les chaumières ; toutes les fenêtres avaient l’air illuminées, les lanternes, briquées, livraient toute la lumière qu’elles possédaient. Les traîneaux, chargés de passagers, glissaient en direction de la gare sur la route toute droite, déversaient leur sombre charge, décrivaient un bel arc cintré au moment de s’arrêter, une fumée bleue montait des naseaux des chevaux, leurs sabots heurtaient la glace avec fracas, des hennissements impatients s’élevaient des bêtes, les cochers se frottaient les mains et agitaient les bras, les gens, debout au café de la gare, se réchauffaient avec du schnaps, leurs bottes piaffaient. Le concierge venait alors, de la glace pendait à sa moustache blonde, il annonçait l’arrivée du train, des portes s’ouvraient, on entendait les signaux sonores du quai, le train entrait en gare, de la vapeur sifflait de la locomotive. Parmi les voyageurs qui descendaient se trouvait Monsieur Britz. » Joseph Roth, Fraises, traduction d’Alexis Tautou, L’Herne, février 2016.

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 12:03
jura des grandes patiences

« Il est quatre heures d’octobre. Loin du Jura. Depuis quinze ans, au retour du soleil du Maroc et d’Algérie, je me suis exilé dans ce village de Champagne, entre plaines et collines, entre vignes et colza. Je gagne mon temps à le perdre dans l’infini des livres. Pour me laver la tête, je marche avec fureur sur les collines. Je n’ai peur ni du vent ni de la pluie. Car souvent je marche à l’intérieur. Parfois, je dirige mes pas vers la ville, je regarde les statues vivre leur vie de statues, les rues vivre leur vie de rues, les gens vivre leur vie de gens. Je peux rester des heures dans les cafés, comme je faisais à Dole, à Lons-le-Saunier, à Pontarlier, à Mouthe, à Morteau, dans ce café de Salins au retour des vendanges à Saint-Lothain, ou dans celui de Saint-Claude qui clôt la rue Mercière. » Jean-François Nivet, Le Voyage au Mont d’Or, éditions Séquences, Saint-Sébastien-sur-Loire, 2006.

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 18:32
le 4 août

« Aujourd’hui j’achève ma vingt-deuxième année. J’ai vu souvent, à Paris, des enfants s’en aller en terre dans de tout petits cercueils, et traverser ainsi la grande foule. Oh ! que n’ai-je traversé le monde comme eux, enseveli dans l’innocence de mon cercueil et dans l’oubli d’une vie d’un jour ! Ces petits anges ne savent rien de la terre ; ils naissent dans le ciel. Mon père m’a dit que, dans mon enfance, il a vu souvent mon âme sur mes lèvres, prête à s’envoler. Dieu et l’amour paternel la retinrent dans l’épreuve de la vie. Reconnaissance et amour à tous deux ! Mais je ne puis m’empêcher de regretter le ciel où je serais, et que je ne puis atteindre que par la ligne oblique de la carrière humaine. » Maurice de Guérin, Journal, 4 août 1832, éditions Didier et Cie, libraires-éditeurs, Paris, 1862.

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 12:49
georges perros

Joubert est le secret de quelques-uns. Ses lecteurs, rares, en sont venus à former une espèce de société secrète, à tel point qu’ils s’ignorent les uns les autres. Le « tiens, vous connaissez Joubert » laisse percer à la fois du dépit — comme s’il rendait jaloux ceux qu’il distingue — et de la gratitude — c’est « bien » d’aimer Joubert. Il passe généralement pour l’auteur par excellence des connaisseurs, des gourmets ès littérature. Pour l’écrivain de haute fréquentation, sorte de M. Teste pour femmes et hommes du monde le meilleur, confident idéal. On ne le remet jamais en question, parce que classé définitivement dans cette galerie des « mineurs » de race. Ainsi jouit-il d’une profonde méconnaissance. On ne peut en parler qu’à mi-voix, comme si cet homme fou de lumière ne se supportait, et ne supportait d’être aimé, que dans l’ombre. Une ombre complice. Georges Perros, Papiers collés II, Gallimard, 1973.

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 22:18
Christopher Isherwood et Wystan Hugh Auden en route pour la Chine, 1938 (photo National Media Museum)

Christopher Isherwood et Wystan Hugh Auden en route pour la Chine, 1938 (photo National Media Museum)

« D’aucuns disent que l’amour est un petit garçon,

D’autres disent que c’est un oiseau,

D’aucuns disent qu’il fait tourner le monde,

D’autres disent que c’est absurde,

Et quand je demandai au voisin,

Qui feignait de s’y entendre,

Sa femme se fâcha vraiment,

Et dit qu’il ne faisait pas le poids. »

Wystan Hugh Auden, Dis-moi la vérité sur l’amour, Christian Bourgois éditeur, 1995.

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 19:10
Natsumé Sôseki sur le billet de cent yens

Natsumé Sôseki sur le billet de cent yens

« Faut-il ou non payer la force de travail intellectuel ? Et quel usage faire de l’argent ? Faut-il se dédouaner de toute reconnaissance sociale pour conserver sa liberté, au risque de s’exposer à des difficultés matérielles incontournables ? (Sôseki avait, rappelons-le, une famille nombreuse et une femme dépressive.) » Ryôji Nakamura et René de Ceccatty, préface à Mon individualisme de Natsumé Sôseki, Rivages poche/ Petite Bibliothèque, 2004. Les questions posées par les deux préfaciers et traducteurs sont pertinentes, — ils citent l’extrait d’une lettre dans laquelle Sôseki raconte qu’au bout de quelque temps, on lui fit passer une enveloppe contenant deux billets de cinq yens (sur laquelle était précisé : « modeste gratitude ») pour la conférence qu’il donna le 25 novembre 1914 à l’École des Pairs, lettre où il avoue encore que « cette somme m’a toujours pesé sur la conscience ». Le problème est d’importance, et Sôseki ne le résout qu’en projetant d’offrir tout de go cet argent à l’un ou l’autre de ses amis artistes. Un écrivain se paye de mots, et non point de papier monnaie. Je ne doute pas que Sôseki était assez désabusé pour sourire de ce qu’il aurait acheté des pinceaux en les payant à quelque temps de là d’un billet de cent yens où figurait justement sa grave effigie (!).

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 13:44

En 1972, l'émission « En personne » marche dans les pas du poète Philippe Jaccottet

Ce jeune homme de presque cinquante ans parle des paysages, des arbres, de la lumière. « Devant une page blanche, si j’avais des certitudes, je n’écrirais plus. »

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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 12:54
Gustave Roud

Gustave Roud

Thévoz, tu le sais, toi aussi : cette procession de peupliers solennels, cette double file de vivantes colonnes vertigineuses qui guidait le voyageur vers ton village et ta maison, ils l’ont jetée à bas, ils l’ont dépecée avec des scies, des haches, et ces coins de métal qu’on enfonce à coup de masse en pleine chair. Il n’y a plus, entre les berges de gazon, qu’une route sans accueil, pâle et dure sous trop de soleil comme une rivière que le gel a saisie — un chemin mort. Est-ce que nous pourrons sauver nos souvenirs ? Gustave Roud, Air de la solitude, Mermod, Lausanne, 1945.

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Une Petite Rue D’Angoulême

  • : le ciel au-dessus de la rue
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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.