18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 10:11

train-des-jours-copie-1.jpg

Le livre arrive de Bordeaux, par la poste, dans une enveloppe blanche aux trois timbres « contre les violences faites aux femmes ». On se demande comment une simple enveloppe 17 x 21 cm peut contenir tant d’images. Ce ne sont que des mots, bien sûr, pour accrocher ces images dans un coin de mémoire (peut-être un « si je n’écris pas l’image, elle disparaîtra, — et si elle disparaît je ne l’aurais pas vue »). L’auteur s’est promené dans les Ardennes, en Grèce, au Portugal, et, partout, il voit juste, le proche comme le lointain, réglant la focale de l’écriture sur le motif qui retient son regard (on pourrait aussi considérer la vitesse d’obturation, mais c’est une entreprise trop intérieure pour être discutée). C’est un voyageur au petit sac-à-dos, de ceux, rustiques, de toile rêche et aux lanières de cuir retroussées, qui scoliosaient les dos fragiles de jeunes scouts perdus dans les années cinquante. Dans le livre est glissé un petit carton gris : « Avec l’amitié du machiniste absent de Bordeaux ». Gilles Ortlieb, Le train des jours, Finitude, 2010.

Partager cet article

17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 11:55

huile-sur-toile.-81-cm-x-65-cm---Louis-Michel-Van-Loo-1767-jpg

(suite de la gazette du Grandval) 8 novembre 1760. La belle journée que celle de la Toussaint ! En profitâtes-vous ? À huit heures du matin, étiez-vous habillées ? Aviez-vous mis vos chaperons et pris vos bâtons ? Je suis sûr que non. Vous dormiez, paresseuses que vous êtes ; et je dormois aussi, paresseux que je suis, lorsque j’entendis frapper à ma porte. C’étoit l’Écossais. Il entre, ouvre mes rideaux et dit : « Allons, debout ; c’est sur les lieux hauts que ce soleil est beau à voir. Monsieur Marchais sera de la partie. » Denis Diderot, in Lettres  à Sophie Volland. (Portrait de Denis Diderot par Louis Michel Van Loohuile sur toile. 81 cm x 65 cm, 1767, Louvre).

Partager cet article

16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 15:37

shadows.png

John Cassavetes raconte des jeunes gens qui courent dans les rues de New York. C’est le matin, très tôt, — ou le soir, tard. Les jeunes gens sont musiciens, ou artistes en mal d’inspiration. Il y a des bars, des filles un peu louches perdues au bout des nuits froides. Il y a le racisme dans toute la crudité de son horreur ordinaire. John Cassavetes veut filmer sans s’embarrasser de cinéma. Il invente la vitesse, l’énergie, la brutalité d’une caméra enfin libérée de toute rhétorique. On décide de s’installer à un coin de rue, et, aussitôt, toute la vérité du monde est là, crue, éclatante, absolue. On improvise, — dans la syncope des émotions, pendant que Charles Mingus orchestre les variations douce- reuses d’une ballade sans fin. John Cassavetes est l’éternel jeune homme du film Shadows. Nous sommes en 1958.      

Partager cet article

15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 16:02

Miriam-Seegar-.jpg

Aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, je me sens triste. Ce n’est pas un bon jour, — le ciel est gris, la mer n’est qu’une plainte déchirante autour des îles, même les fleurs ne sont pas à la fête. Ce n’est pas moi qui suis triste, c’est la tristesse qui s’invite partout. J’ai fermé la porte-fenêtre de la terrasse ; Henri est allé au champ de course, et je ne sais pas si je dois l’attendre. Je me suis assise dans le salon sombre ; toute ma vie me semble lourde, elle est pourtant si loin de moi. J’ai mis les fleurs dans le vase de Tante Eulalie. (Miriam Seegar, Hollywood, dans les années vingt).

Partager cet article

14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 16:25

broderie.png

C’est le tout début de Charulata, le film qu’en 1963 Satyajit Ray adapta de Nôshţoniŗh, la nouvelle de Rabin- dranath Tagore. Charulata brode dans un berceau de feuilles l’initiale du nom de son mari, Bhupati, pendant que le générique défile au rythme de ses belles lettres bengali, — si proches, elles aussi, d’une délicate broderie. Les mains volent et font aller la soie du fil de chacun des côtés de la toile de lin du mouchoir. On peut sans hésiter considérer les gestes magnifiques de la brodeuse comme ceux d’une amoureuse. Charulata est dans l’attente rêveuse de son amour. Bientôt elle va regarder le monde par les claires-voies des volets, à l’heure la plus chaude de la journée (c’est l’un des moments de cinéma que je préfère). Bhupati, le mari, craint que son épouse ne s’ennuie. Aussi fait-il venir près d’eux son jeune et fantasque cousin, Amal. Pour celui-ci Charulata brodera en secret d’autres attentes rêveuses.

Partager cet article

13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 00:02

bounine.jpg

« Quand il portait un chapeau — dans la rue ou dans le métro – et qu’on ne remarquait pas les reflets vifs qui argentaient ses cheveux roussâtres coupés court, quand on voyait la fraîcheur de son visage fin rasé de prés, et le port bien droit de sa haute silhouette maigre dans son long imperméable, on ne lui donnait guère plus de quarante ans. » Ivan Bounine, À Paris (in Les allées sombres, L’Âge d’homme, collection Les classiques slaves, Lausanne, 1987).

Partager cet article

11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 22:27

Chardin--enfant-au-toton--vers-1736-.jpg

Auguste-Gabriel surveille sa toupie qu’il regarde tourner sur la petite table de bois. La toupie commence à perdre de la vitesse, et elle va bientôt s’affaisser sur le côté. Auguste-Gabriel appréhende la chute inévitable de son jouet, mais, en même temps, peut-être songe-t-il qu’après un de ses astucieux lancers la toupie ne tombera plus, et refusera de perdre de son élan ; elle tournera indéfiniment sur la table, — et l’enfant ne saura plus alors quoi penser de ce phénomène singulier. Voilà ce qu’il attend désormais avec une sage impatience : que le monde ne soit plus celui que les savants ont aimé décrire par le menu. Toute enfance est attente songeuse de ce prodige, — dans la folle appréhension de le comprendre trop. Jean-Siméon Chardin, L’enfant au toton, huile sur toile 76 cm x 67 cm (vers 1736), Musée du Louvre, Paris.

Partager cet article

9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 12:45

Benjamin_in-der-Bibliothek-in-Paris-copie-1.jpg

« Tout familier que nous est son nom, il s’en faut de beaucoup que le narrateur, dans son activité vivante, nous soit vraiment présent. Il est pour nous une réalité lointaine et qui s’éloigne de plus en plus. Qualifier Leskov de narrateur, c’est moins le rapprocher de nous qu’augmenter au contraire sa distance. » Walter Benjamin, Le narrateur, traduit par Maurice de Gandillac in Rastelli raconte, éditions du Seuil, 1987 (Walter Benjamin in der bibliothek, Paris).

Partager cet article

7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 16:36

zorah-sur-la-terrasse-copie-1.jpg

Zorah sur la terrasse d’Abdelkader Djemaï est publié au Seuil et sort ces jours-ci dans les librairies. Henri Matisse est allé deux fois à Tanger où il séjourna au début du siècle dernier. Pas très loin, du côté d’Oran en Algérie, le grand-père d'Abdelkader ressemble comme deux gouttes d’eau au peintre. Ils partagent le même amour pour la lumière, le mystère des nuits, et l’ombre secrète des femmes dans les rues du soir. (Henri Matisse, Zorah sur la terrasse, huile sur toile, 116 x 100 cm, 1912, coll. Puschkin Museum, Moscou).

Partager cet article

6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 12:12

Nikolai-Semionovitch-Leskov--retrato-de-Walentin--copie-1.jpg

« Reiner imaginait alors une plaine, un espace infini qui ne fût ni limité par des montagnes, ni menacé par des avalanches. Tout au long de cette vaste étendue se déroulaient de larges bandes bleues — des fleuves —, se dressaient çà et là d’épaisses forêts, des champs immenses ondoyaient, et une forte odeur d’épis de chanvre et de fleurs stériles, un peu étouffante, imprégnait l’air. De loin en loin, dans cette vaste plaine on voyait de pauvres villages habités par des gens qui ignoraient presque toutes les commodités de la vie ; plus rarement encore, de pauvres églises où le peuple portait son chagrin, sa joie. Ici, tout se faisait lentement, doucement, la tête baissée. Lancinante et mélancolique, la cloche de l’église la plus proche sonnait derrière la colline, et plus lancinante, plus mélancolique encore, la chanson dont le sens était contenu moins dans ses paroles que dans les “ah !” et les “oh !” qui les accompagnaient et qui vous fendaient l’âme se figeait dans l’air. Là-bas, il y avait la veilleuse argentée qui brillait faiblement au-dessus d’une châsse en argent, sa mère, Robert Blum et son père qui préconisait de moins parler et de ressembler à soi-même… » Nikolaï Semionovitch Leskov, Vers nulle part, traduit par Luba Jurgenson, L’Âge d’homme, 1998 ; portrait de l’auteur par Walentin Serow, 1894).

Partager cet article

Une Petite Rue D’Angoulême

  • : le ciel au-dessus de la rue
  • le ciel au-dessus de la rue
  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
  • Contact

visites

Recherche

il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog