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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 11:41
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La neige était tombée dès le mois d’octobre, cette année-là. Une neige abondante qui avait rendu à notre village son lustre d’antan, — et toutes ses plus nobles prérogatives esthétiques. On était amoureuses de la neige, Macha et moi ; on allait faire de la luge au bord de la forêt (est-ce que le loup aimait la neige, lui aussi ?). L’air pur respirait jusque dans notre cœur bouillant. On sortait les grosses bottines, les bonnets, les écharpes, et les gants aussi doux qu’une caresse. À propos de caresse, ce photographe ne pourrait-il pas tâter combien nos épaules sont fermes et solides ? 
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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 16:41
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Nous faisions encore, il n’y a pas si longtemps, un journal littéraire qui s’appelait le paresseux (il reste, du reste, à composer une dernière livraison, toujours en attente, — cela traîne comme pour conforter le choix judicieux du titre) ; le prochain journal que nous pourrions faire, entre amis, devrait en fait s’appeler « Le Grognon » (il paraît que j’en serais un), et ainsi ses colonnes recueilleraient-elles toutes nos belles récriminations sur le monde comme il va (mal). Je pense qu’à l’heure d’aujourd’hui, toujours actuelle, il aurait quantité de lecteurs, qui seraient ses fidèles abonnés, et qui retrouveraient dans ses pages toutes les (bonnes) raisons d’être dubitatif, et vaguement maussade. (On dirait que ce billet tient presque de l’éditorial ! — ce dont le paresseux a toujours su se passer allègrement.)
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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 02:03

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Savez-vous qu’on raconte de drôles de choses dans le journal ? On y parle d’économie, de politique, de procès, de découvertes scientifiques quelquefois (il paraîtrait qu’un atome digne de ce nom obéit à la mécanique quantique, oui, oui, je vous assure, c’était dans le journal mardi dernier, mais l’article n’était pas très clair sur le sujet), et même de littérature — le mercredi. Un jeune poète natif de l'Engadine s’est laissé aller et a raconté ses amours avec une (vraie) princesse. Depuis la publication de cet article, tout le monde cherche à savoir qui pourrait bien être cette princesse qui inspire une passion aussi fraîche et poétique. Le monde ne rajeunit pas. L’amour seul efface le temps.   
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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 14:07

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Finalement Knut Hamsun avait décidé d’acheter la ferme qui devait faire de lui un vrai paysan, — il en avait un peu marre d’être écrivain ; cultivateur et éleveur, voilà ce qui, à ses yeux, grandissait un homme ! Il avait des vues et des besoins extraordinaires pour faire de cette ferme un modèle du genre. On devait encore transporter les bidons de lait à la coopérative. Grave question qu’il résolut en décidant d’acheter une… Cadillac ! Il lui en coûta douze mille couronnes, et, au joli mois de mai 1922, il alla en prendre possession à Kristiana. Elle fut immatriculée I – 465. Nul ne savait la conduire. Knut étudia donc la brochure d’un peu plus près. Quelques années plus tard, il achèterait une Buick. (Ingar Sletten Kolloen, Knut Hamsun, rêveur et conquérant, traduit par Éric Eydoux, Gaïa, janvier 2010.)
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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 17:55

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« Un mien ami disait : “ Il est nécessaire d’écrire, il n’est pas nécessaire de publier ” ; vérité d’une certaine pro- fondeur, que nous retrouvons dans son contraire, celui que je suis en train de vivre : “ Il est nécessaire de publier, il n’est pas nécessaire d’écrire ”. En guise de démonstration du bien-fondé de cette assertion, je me permettrai d’offrir au typographe une ligne inexistante :

Comme vous l’avez vu, cette ligne n’existe pas ; elle n’a été écrite en aucune façon, pas même la plus vague ; c’est une ligne de néant, et pourtant elle a exactement la longueur qu’elle devait avoir, elle a un numéro d’ordre dans la page, elle me rapproche de la fin de la page. C’est une véritable ligne, il n’y a pas de doute ; et pourtant, bien qu’elle soit publiée, elle n’a pas eu besoin d’être transcrite. Personnellement, je considère cette ligne blanche comme la seule ligne véritable de tout le passage que je suis en train d’écrire, la seule qui corresponde avec une maniaque exactitude à la règle, à la loi : “ être publiée mais pas écrite ”. C’est une ligne qui pose de nombreux et difficiles problèmes de théorie de la publication, et j’aimerais que cette ligne mystérieuse et inoffensive soit le point de départ d’une Rhétorique de la publication, ou d’une Théorie du non-écrire, ou de Principes finals de la littérature inexistante. » Giorgio Manganelli, La riga bianca, in Prospettive Settanta, avril-juin 1975 (La ligne blanche dans le recueil Le bruit subtil de la prose, traduit par Dominique Férault, Le promeneur, éditions Gallimard, 1997.)
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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 21:42

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« D’une manière générale, dans quel genre de logement logent messieurs les écrivains ? À cela, on peut et doit répondre ce qui suit : ils préfèrent, si les circonstances le permettent, habiter des mansardes situées en hauteur, avec vue, car de là, les poètes dramatiques, tout comme les épiques et les lyriques, jouissent du regard le plus libre et le plus riche sur le monde. Quant au loyer exigible, ils s’en acquittent, espérons-le, de temps de temps, avec toute la ponctualité possible. » Robert Walser, in Petite prose, traduit par Marion Graf, éditions Zoé, 2010, — cité également par Léa à son beau-frère Maurice, de retour de la poste, dans le premier épisode de Maurice et Léa, le feuilleton littéraire et dessiné de Dominique Hérody.)

 

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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 15:00
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J’imagine que cette photographie a été prise au milieu des années trente, à Kovno, — en Lituanie. Ces jeunes filles doivent être au Gymnasiya Jehudija, et portent l’austère uniforme de leur école. Elles étudient l’histoire, les mathématiques, la biologie et la philosophie. Elles sont très sérieuses (au moins sur la photographie). Elles doivent écrire aussi des poèmes, le soir, sous la lampe jaune de leur chambre, quand elles ont repoussé leurs livres et leurs cahiers sur la table. Elles lèvent la tête sur la fenêtre et regardent la lune, les nuages qui roulent dans le ciel vers Vilnius. Elles sont pleines d’impatience de vivre, et de découvrir le monde (oncle Yekutiel n’est-il pas maintenant à Boston, et Menashe ne doit-il pas partir, en avril, pour Londres ?) Rivke et Hannah ne sont pas sur la photographie, et Libsha ne voulut pas être photographiée ce matin-là. Ah tous ces regards noirs, francs et profonds ! mais pour- quoi, pourquoi ne voient-ils pas que la vie va les trahir ? Bientôt toutes ces jeunes filles intelligentes seront disper- sées aux quatre vents des forêts obscures. C’est pourquoi, aujourd’hui, il faut leur garder une place dans notre cœur.
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16 mars 2010 2 16 /03 /mars /2010 18:32

ada

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Ada est vraiment écrivain, c’est un copain des mots qui coulent sans fin de son porte-plume et se baignent dans une mare d’encre bleue. Ada est un drôle de rêveur qui invente des pantins, des marionnettes et des bonshommes de neige pour son « petit chéri ». Il voyage aussi beaucoup. Il envoie des fleurs du pays des fleurs, et des baisers du pays des baisers. Il peut aussi envoyer des soleils du pays des soleils, et des lunes de celui des lunes. Ses cartes postales, ses lettres sont pleines de papillons, de lapins, d'écureuils, et de longues fusées qui vont jusque dans les étoiles tout là-haut. Ada s’inquiète un peu parfois et il prend alors sa grosse voix sur le papier, mais je n’y crois pas du tout. (André Breton, Lettres à Aube, présentées et éditées par Jean-Michel Goutier, éditions Gallimard, 2009.)
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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 23:29

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L’une habite tout près de là, juste la rue d’à côté, et elle a eu la permission d’aller voir son amie jusqu’à six heures. Elles sont descendues dans la rue. Elles ne savent pas trop quoi faire maintenant. C’est le début du printemps, Paris est lumineux. Elles n’ont pas le droit de traverser, ni d’aller plus loin que le carrefour (la maman d’Irène les surveille de sa fenêtre du premier). La rue, ce maigre bout de trottoir, c’est déjà toute une aventure, — pour elles. L’aventure d’être ensemble, de se tenir la main, ou de se raconter des bêtises. Elles ont un amoureux, mais elles n’osent pas en parler. Elles ne savent pas que c’est le même, — forcément. (Édouard Boubat, Les deux amies, Paris Maubert, 1951)

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 17:21
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« Puis ce fut la rentrée de Noël. À l’âge où sur les bancs l’on regarde ses voisines sans bien savoir pourquoi, sinon pour répondre à un sourire volé dans une file au long d’un couloir, comme si chacun devait se perdre un instant, croyant avoir surpris dans le regard furtif de l’une d’elles quelque chose de cette infinie tristesse dont on pense, en ces années d’apprentissage, qu’elle seule peut se partager. Ainsi la mélancolie prenait-elle place parmi nous, à peine nous venions de tirer sous nos fessiers une chaise en contreplaqué dont les tubes des pieds laissent sous leur tampon de mousse écrasé des traces noirâtres sur le revêtement plastifié façon faux marbre. »
(
Pascal Commère, Au bic rouge, in Les larmes de Spinoza, Le temps qu’il fait, 2009.)
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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.