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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 17:21
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« Puis ce fut la rentrée de Noël. À l’âge où sur les bancs l’on regarde ses voisines sans bien savoir pourquoi, sinon pour répondre à un sourire volé dans une file au long d’un couloir, comme si chacun devait se perdre un instant, croyant avoir surpris dans le regard furtif de l’une d’elles quelque chose de cette infinie tristesse dont on pense, en ces années d’apprentissage, qu’elle seule peut se partager. Ainsi la mélancolie prenait-elle place parmi nous, à peine nous venions de tirer sous nos fessiers une chaise en contreplaqué dont les tubes des pieds laissent sous leur tampon de mousse écrasé des traces noirâtres sur le revêtement plastifié façon faux marbre. »
(
Pascal Commère, Au bic rouge, in Les larmes de Spinoza, Le temps qu’il fait, 2009.)
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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 13:06

Scaferlati_Gris-copie-1.jpg

Cela se passait à la campagne : le soir, je voyais arriver quelques journaliers, l’un après l’autre, qui se rendaient au seul café du bourg pour taper le carton devant un verre de rouge trois-étoiles. « Chez Louisette », il s’appelait le café, et rien n’indiquait qu’il y avait un café, — c’était une maison comme une autre, la pierre du seuil en étant peut-être plus usée. Les verres, c’étaient les mêmes que ceux qu’on avait, je crois, à la cantine de l’école. Les jours de fête, ils prenaient un Lillet ou un Fernet-Branca. Sur la table de Formica, au milieu des cartes, il y avait les paquets de Scaferlati, — que ce soit fête ou jour de semaine. Bientôt les mines burinées des joueurs disparaissaient derrière l’épaisse fumée ; quand le cendrier Ricard, martyrisé de brûlures, débordait de mégots minuscules, ils repartaient sur leur cyclomoteur. Où allaient-ils ? Aux beaux jours, si je me souviens, le soir tombait juste après leur départ, comme s’ils l’avaient emporté avec eux. Je me demandais si moi aussi, un jour, j’aurais un cyclomoteur avec des sacoches en cuir, si je saurais jouer à la belote et, surtout, si j’arriverais à fumer du Scaferlati sans être pris d’une interminable quinte de toux. (En lisant Les larmes de Spinoza, de Pascal Commère, Le temps qu’il fait, 2009).
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12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 10:48

Hana_ret-copie-2.jpg

Sa respiration fait un petit nuage de buée sur la vitre sale qu’elle essuie. C’est le début du film, elle va s’en aller, quitter cette chambre sombre où elle n’arrive plus à vivre, — son regard est déjà ailleurs, loin d’elle, où son désir pourrait enfin lui ressembler. On ne sait rien d’elle. Elle part mais n’arrivera nulle part (quand on veut se rapprocher du monde, on dirait qu’il prend un malin plaisir à s’éloigner). Cette errance lui filera entre les doigts, comme le sable blanc d’une comptine. Je voulais tourner le film en 16 mm noir et blanc, — raté ! ce fut un banal super 8 en couleur dont certaines bobines trop vieilles étaient voilées… Anna Livia marche dans les rues d’Angoulême, sous des arcades à La Rochelle, sur la plage de Châtelaillon dans une sorte de lumière brûlée, — celle de son cœur perdu.

 

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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 12:04

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La vie est souvent compliquée, je l’ai remarqué, même avec l’inestimable aide précieuse et secourable des quatre cent quatre-vingt-deux titres des guides Marabout de ficelle, seulement la vie n’est pas compliquée tout de suite : il y a quand même le petit-déjeuner avec, sur la blanche nappe brodée, son grand déballage de gelées, marmelades, compotes, crèmes et confitures, comme celle des Myrtilles de la Chaumière, par exemple, qui fait rougir de plaisir la jolie biscotte dorée ! Sur la langue, avec le parfum sucré et acidulé, en fermant bien les yeux on voit poindre la ligne bleue des Vosges qui nacre déjà toute votre journée… Alors Madame la vie est priée d’attendre un peu quelques minutes avant de devenir compliquée, s’il vous plaît !… Purée de fruit, qu’est-ce que je vous disais ? il y a déjà un grand drame qui se prépare, vous savez quoi ? — le pot de confiture est vide, tout ce qu’il y a de plus vide !
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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 01:08
Fazal-Sheikh.Vrindavan.2005.jpg

 

 

Vrindâvana est une ville sainte de l’Uttar Pradesh, au nord de l’Inde. On y compte près de cinq mille temples : c’est ici que Krishna aurait passé sa jeunesse, dans une boucle du fleuve Yamuna, à seulement quelques kilomètres de Mathura, où le dieu serait né. Aujourd’hui s’y réfugient des milliers et des milliers de veuves de brahmanes qui viennent y faire pénitence, — en Inde, les veuves sont considérées comme responsables de la mort de leur mari puisqu’elles n’ont pas su le protéger. Rejetées par leurs belles familles, enlaidies, rasées, maltraitées, martyrisées parfois, elles n’ont pas le droit de se remarier, ni même de prendre un amant, car un nouvel amour offenserait l’âme toujours vivante de leur mari défunt. À Vrindâvana elles se recueillent, prient et chantent à la porte des ashrams, — pour quelques grains de riz et un abri de fortune. À bout de forces et de vie, elles arrivent de partout, certaines du Bengale ou encore, ayant voyagé souvent sans ticket en troisième classe dans le Mathura Toofan Express, du Bengladesh où un raz de marée a fait basculer leur destin.  Elles ont tous les âges, douze ans, trente ans ou quatre-vingt ; elles sont vêtues des traditionnels saris blancs de leur deuil infernal et ressemblent à de fragiles fiancées de la mort. Elles n’ont plus de vie, plus rien, — et doivent encore se faire oublier d’un monde qui les oublie.
Fazal Sheikh, in Moksha, éditions Steidl, 2005)
 

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 10:37

Vuillard-et-Misia-sert-dans-le-parc-du-Relais-a-V-copie-1.jpg 

Le siècle est bien vieux maintenant, c’est l’un de ses derniers avrils, — frisquet et maussade comme une sévère arrière-saison. Tout de même, Édouard est si heureux d’avoir pu enlever Misia et sa grande écharpe pour ce petit voyage sentimental en chemin de fer jusqu’à Villeneuve ! Les paysages de l’Yonne sous son ciel nuageux sont tous à peindre dans leurs lumières graves et attentives. Mais Édouard ne regarde pas le paysage aujourd’hui, il n’a d’yeux et de cœur que pour Misia. On s’arrête dans les auberges ; sous la tonnelle on boit un tonnerre blanc qui met des couleurs sur la langue d’Édouard et de fraîches étourderies dans les yeux rieurs de Misia. Elle a l’air d’une toute jeune fille et n’arrête pas de s’amuser pour des riens. Thadée est resté à Paris, ce vilain mari ! — La Revue blanche lui prend jusqu’à ses nuits, que ferait-elle sans l’exigeante amitié de son piano ? Cette fois on est presque allé jusqu’à Saint-Florentin, tu te rends compte ? nous qui habitons justement rue Saint-Florentin à Paris ! La vie est pleine de ces hasards, — qui n’en sont pas, bien sûr. Édouard sourit dans son rêve lointain, il lui est venu l’idée de peindre la nuque de Misia. Ce sera une modeste étude pleine d’un andantino virginal, Misia mettra une bouillonnante robe blanche et nouera à la diable ses cheveux en chignon ; à défaut de ses lèvres muettes, Édouard caressera de ses pinceaux amoureux l’endroit même où frémit son désir nabi. (Misia et Édouard Vuillard dans le parc du Relais à Villeneuve-sur-Yonne, 1899, épreuve originale à la gélatine argentique, collection particulière.)


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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 14:00

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Avec sa femme Jannetje et sa fille, Abel Janszoon Tasman va bientôt appareiller pour la lointaine Batavia (l’actuelle Djakarta en Indonésie) comme commandant sur l’Engel, un vaisseau de la Verenigde Oostindische Compagnie qui l’emploie depuis cinq ans. De là, au milieu de l’été de 1642, toujours pour le compte de sa compagnie, il partira en expédition dans les mers australes avec deux vaisseaux, le Zeehaen et le Hemmskerck. Sur sa route, il va découvrir une île qu’il baptise Van Diemensland (que les Britanniques dénommeront plus tard, en son honneur, la Tasmanie). Poursuivant sa route, il découvrira ensuite la Nouvelle-Zélande, qu’il appellera Statenland, — songeant qu’elle pouvait être rattachée au sud de l’Amérique du Sud. Au retour, il découvrit encore l'île de Tonga. Sur la toile de Cuyp, l’exporateur tend une main droite ferme vers le globe terrestre qu’il désigne avec beaucoup d’élégance de sa main gauche. Jannetje tient une boîte à secrets et, dans l’autre main, une mystérieuse boule d’or, tandis que l’enfant dispose ses deux petites mains vides sur l’arc déployé qu’elles soulignent avec celles de ses parents, — formant ainsi un archipel d’îles à découvrir dans la géographie intime d’un intérieur protestant. Au mur sont suspendus les instruments qui vont œuvrer aux prochaines découvertes. Le noir d’ombre du costume, des robes et de la nappe de table manifeste toute la tension rigoriste des pensées des personnages, — cependant, la robe de Jannetje est d’un brun profond, comme en témoigne le reflet de lumière moirée qui en illumine le bas, pour s’harmoniser  avec la patine du mur et le pigment du carrelage. Portrait d’Abel Tasman, avec sa femme et sa fille, par Jacob Gerritsz Cuyp, National Gallery, Canberra, Australie. Ci-dessous : extract Uittet Journael vanden Scpr Commandr Abel Janssen Tasman, bij hem selffs int ontdecken van't onbekende Zuijdlandt gehouden.

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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 15:24

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Sur la partie la plus brune et la plus humide de la plage, la partie qui, à marée basse, offrait le meilleur limon pour construire des châteaux, je me trouvai, un jour, en train de creuser côte à côte avec une petite fille française nommée Colette. Elle allait avoir dix ans en novembre, je venais d’en avoir dix en avril. Elle me montra un morceau ébréché d’écaille violette de moule sur lequel elle avait marché avec la plante de son pied étroit aux longs orteils. Non, je n’étais pas anglais. Ses yeux verdâtres semblaient mouchetés par le débordement des taches de rousseur qui couvraient son visage aux traits menus. Elle portait un jersey bleu aux manches retroussées et un short bleu en tricot. Je l’avais d’abord prise pour un garçon, puis j’avais été déconcerté par le bracelet à son poignet délicat et par les boucles brunes qui brimbalaient sous son Jean-Bart en paille. Elle parlait comme un oiseau par explosions de gazouillements rapides, en mélangeant un anglais de gouvernante et un français de Parisienne. Deux ans aupara-vant, sur cette même plage, j’avais éprouvé beaucoup d’attachement pour la petite fille charmante, au teint basané, d’un médecin serbe ; mais quand je fis la connaissance de Colette, je sus aussitôt que cette fois c’était pour de bon. Vladimir Nabokov, in Autres rivages, traduction de Speak, Memory d’Yvonne Davet, Gallimard, 1961) 
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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 15:40

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La voix de Catherine Mouchet, ce n’est pas une voix, cela vient de beaucoup plus loin, c’est une attente, c’est une distillation d’infinis. C’est le tremblé d’un cœur rare, une claire oscillation du menuetto des sentiments qui déroute et égare la parole jusqu’en ses fragiles et sourdes élégances. C’est une voix à la fois pleine de légèreté et de gravité, comment le dire ? une voix qui nous arrive peut-être de très anciennes campagnes, celle d’une jeune fille qui rêve de fées, découd les promesses renversantes de fuyants chevaliers, et qui philosophe avec les sorcières sous la lune d’octobre. On ne sait plus au juste d’où elle vient, cette voix voyageuse, mais elle est là, dans l’immensité de son extrême dénuement. Une merveille de modulations délicates, — la basse continue d’intimes et lents murmures. 
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3 mars 2010 3 03 /03 /mars /2010 11:53
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Ces années-là, les décapotables ont des yeux de filles, — surtout sur le cours Mirabeau. Le soleil est au rendez-vous de l’après-midi et l’ombre ocellée des marronniers fait frissonner le cœur des cantatrices. Pilar a choisi une sage robe blanche, et ses petits pieds s’aèrent dans des escarpins à se damner. L’été est la saison des opéras prodigieux. Ce soir, sa voix de soprano chérubinisera dans Les noces de Figaro sous les étoiles proches d’un ciel de Paul Cézanne. Derrière, un peu timide, Dolores sourit à son étourdissant secret : un tout minuscule Giacomino est dans la nuit lumineuse de son ventre. Demain on va à la mer avec le chef éclairagiste, – on boira de frais Campari devant l’infini.

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Une Petite Rue D’Angoulême

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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.