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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 11:41

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« Un écrivain — mais lequel ? — appela son cabinet de travail le “ pensoir ”. Il dit aussi qu’il le considérait comme son “ second crâne ”. Mon second crâne vaut moins encore que le premier, mais il est plus curieux. Voilà pourquoi je me risque à le décrire. Un monsieur au goût exquis et qui aimerait le luxe sourirait de pitié à la vue de cette pièce tapissée de rouge fraise, où pas un meuble n’est signé, où les étagères sont faites de planches nues et blanches, vernies seulement à l’extérieur, où l’écritoire semblerait tout juste décorative à un écrivain public, où pas même cent cinquante des quatre mille volumes qui s’y entassent possèdent une reliure qui ait coûté plus de vingt sous. » Edmondo de AmicisMon atelier, in Le livre est sorti, éditions Farrago 2005).
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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 23:04

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Tel que vous me voyez j’attends patiemment que ma copine ressorte du magasin. Elle est allée encore s’acheter des gants, un imperméable, deux shorts, trois jupes, des escarpins, une robe du soir longue comme une journée sans luzerne et pas moins de douze chemisiers, — tout ça. Elle m’a dit ce matin : « Je n’ai vraiment plus rien à me mettre, et la saison arrive à grands pas où il faudra que je sois présentable. Tu ne voudrais pas qu’au printemps je ne puisse pas mettre un museau dehors ? » J’ai fait le type rudement compréhensif, vous pensez.  Oui, bien sûr, s’il ne s’agit que de ça, on ne va pas se mettre à mégoter, n’est-ce pas ? Il faut quand même s’habiller quand on est une demoiselle de son époque. Je trouve juste que ça prend tout de même un peu de temps depuis trois plombes (et il commence à pluvioter). Mais je suis un gars optimiste, je pense qu’elle va bien finir par ressortir d’ici peu derrière un sourire aussi grand que ses paquets. Ce soir, je vais dormir sur mes deux oreilles, — c’est moi qui vous le dis.    
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 12:51
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Je connais une petite fille qui ressemble vraiment beaucoup à Jeanne. Elle habite la grande ville de Paris, en France. Elle aussi attendra bientôt sa maman à la sortie de l’école, elle aussi elle aura un joli bonnet et un manteau avec huit gros boutons et de larges rubans. Comme elle sera très sage elle aussi, on lui mettra également des rubans à ses souliers noirs pour marcher et courir dans le grand monde. Je me demande à quoi elle pense, cette petite fille. Elle est très impatiente. Bientôt, bientôt elle aussi elle aura un beau cartable comme son papa. Elle y mettra ses crayons et ses cahiers, et puis le dernier rêve de sa nuit, — quand un colibri se posa sur sa main. (Fernand Khnopff, Jeanne Kéfer, 1885, The Getty Museum, Los Angeles).
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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 19:15

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Voici onze lettres que Jerome David Salinger adressa à son voisin Michael Mitchell qui habita, lui aussi, à Westport dans le Connecticut. Ces quelques pages dactylographiées vont être bientôt dûment exposées à la Morgan Library de New York. Dans ces lettres j’imagine que « Jerry » lui dit qu’il aime la vie, les soirées de printemps dans le Connecticut (où l’une de ses nouvelles résidait en compagnie d’un certain Wiggly, un oncle déglingué, si je me souviens bien), ou encore les parties de ping-pong embrouillées avec une nièce rebelle (« Je te dis que je mène 20-14, c’est ma première balle de match dans la deuxième manche, et je te rappelle à tout hasard, ma chère Phyllis, que j’ai remporté la première haut la main 21-7 ! ») Jerry n’écrit plus. Il se sent fatigué. Ce soir Claire a préparé de savoureux nachos, — youpi ! (photo New York Times)
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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 00:07
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Il y a très longtemps que je n’ai pas revu ce film prodigieux, — d’ailleurs ce n’est peut-être pas un film, mais plutôt une terrible dramaturgie (il y a très peu de dramaturges cinéastes mais Carl Theodor Dreyer en est un, comme John Ford). C’est encore l’histoire d’une femme qui rêve (un peu à la manière de l’Hedda Gabler d'Ibsen) et qui sent l’amour se perdre et lui échapper. Elle n’en finit pas de le savoir, mais elle ne parvient pas à le comprendre. Gertrud traverse les salons froids et austères de son infini désenchantement. Qu’est-ce que l’amour — on ne met pas de point d’interrogation dans ce cas-là, on laisse la phrase épouser l’incertitude d’une vie. Gertrud nous ravit notre propre élan.
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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 15:41

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Ce jour-là de février il faisait grand soleil sur la Charente. La neige avait fondu ; le vent tournait dans les branches nues des pins. Dans la petite chambre de derrière, je me souvins que j’avais écrit une sorte de roman russe. Il y avait longtemps de cela, mais c’était encore hier, — mes personnages se réchauffaient en cercle devant la cheminée. À quoi rêvais-je de l’autre côté, dans la solitude de la haie mauve, en voyant danser quelques mots de feu et de glace ? Un jour une jeune biche descendit la colline. Les écureuils faisaient encore les fous dans les arbres ; le soir une lune attentive dessinait la suite du roman sur les petites pages du cahier. Avez-vous connu une lune aussi romanesque ?
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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 15:28

Je crois que Gilles aimait aller au cinéma, les samedis après-midi, quand il en avait plein le dos de Spinoza, de Leibniz, — ou même de Bergson ou de Nietzsche. J’ai l’impression qu’il était tout de même (un peu) amoureux d’Ingrid Bergman. À la nuit tombante il traversait le Quartier latin et rentrait chez lui les yeux encore pleins de ses attentes, de ses regards, de ses sourires (mais elle ne souriait pas toujours dans ses films, loin de là, — malheureusement). Comment la philosophie pourrait-elle aller vers la vie (voilà la question) ? Ces samedis après-midi-là il se mélangeait durement les pinceaux : est-ce qu’il pourrait penser Ingrid Bergman ? ou bien Ingrid Bergman relèverait-elle, elle aussi, d’un concept ? et ce qu’il ressentait, ce qui brûlait en lui, comment l’interroger ? comment le mettre en mots ? La vie n’est-elle pas infinie le samedi après-midi ? 
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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 21:35

 

Elle est dans la grande et imposante maison de son mari, elle s’ennuie, elle court avec les ombres des claire-voies des volets clos, elle espionne sa propre fantaisie, elle est une jeune femme de solitude et de rêveries, que Satyajit Ray filme avec des angles impossibles. En réalité, je crois qu’il filme l’impossibilité de filmer cette jeune femme, il s’en approche à peine, il la laisse aller dans le vertige de sa féminité. Le cinéma est le rendez-vous du désir, il flirte avec l’absolu. La lumière est toujours dehors ; le secret est partout. (Charulata, Satyajit Ray, 1964).  
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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 11:56

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« Bien qu’on prétende le contraire, le personnage n’est pas toujours l’ami de l’écrivain, et celui-ci ne s’est souvent découvert une vocation que pour prolonger les illusions du premier. Mais la difficulté commence pour moi dès qu’on me demande d’ajouter le plus léger commentaire aux renseignements qui figurent sur le livret militaire. Je croyais que ces détails n’intéressaient jamais personne, et que l’on en voulait toujours secrètement à l’auteur de soigner la forme de son état-civil. Il paraît que c’est faux. En tout cas l’éditeur en juge autrement ; aujourd’hui il faut faire le journaliste avec soi-même et montrer ses papiers. » André Beucler (carnet de l’auteur, in La belle de banlieue, Kra, 1927)

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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 21:44

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« Au début de cet été-là et durant tout l’été précédent, le nom de Tamara n’avait cessé de surgir en différents endroits de notre domaine et sur la terre de mon oncle par-delà la rivière. Je le trouvais griffonné sur le sable rougeâtre du parc, ou écrit au crayon sur une barrière à claire-voie blanchie à la chaux, ou gravé de frais dans le bois de tel ou tel vieux banc, comme si Mère Nature me donnait au préalable de mystérieux avertissements de l’existence de Tamara. En ce calme après-midi de juillet où je la découvris, absolument immobile (il n’y avait que ses yeux qui bougeaient) dans la douce lueur émeraude d’un bois de bouleaux, elle semblait avoir été spontanément engendrée là, parmi ces jeunes arbres attentifs, avec la perfection silencieuse d’une manifestation mythologique. » Vladimir Nabokov, Autres rivages, chapitre XII, Gallimard, 1961)
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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.