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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 23:12
flores

Tout l’après-midi j’ai raccommodé des serviettes et des torchons et j’ai cousu les vieilles chemises et les grosses culottes de mon oncle Marcel. Maintenant je suis bien fatiguée. Je me suis assise cinq minutes sur la chaise de paille de la cuisine et je regarde le jour qui s’assombrit dans la fenêtre. Je me demande quand je pourrais aller au lit, Olivia m’a dit que nous devrions dormir davantage si nous tenons à garder notre teint frais, — moi, je m’en fiche un peu, de mon teint, frais ou pas, je ne me regarde jamais dans la glace, et je ne crois pas que quelqu’un aurait seulement l’idée de me regarder. Pourquoi perdrait-on son temps à regarder une petite raccommodeuse dans mon genre ? J’ai plutôt l’impression que ça ne servirait à rien de me regarder. Ce soir j’ai les yeux qui me piquent et mes mains sont toutes molles. Casimir revient du village, j’entends sa bicyclette dans la cour et le chien aboie. « Allez, allez, les filles, ouste, au travail ! » crie soudain la vieille Amanda en frappant dans ses mains, et on dirait bien qu’elle nous chasse comme les poules dans la grange.
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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 12:11

tu--mio.jpg

Les jours devenaient plus denses, départs imminents, occasions de rencontre désirées avec fougue. Je ne voulais pas compter le temps, mais il était mesuré. Aussi, je cherchais Caia en espérant la trouver seule. Et alors les rencontres se produisaient. Elle remontait de la mer ses sandales à la main, les pieds couverts de sable, elle me vit et je me surpris à faire un geste brusque le bras tendu, comme on fait à l’autobus à un arrêt. Ce n’était pas un salut, c’était un sursaut irréfléchi, déplacé. Nous fûmes tout près l’un de l’autre, elle me dévisagea avec sérieux et me parla comme si elle poursuivait une conversation déjà entamée. « J’appelais mon père “ tate ”. Dans la langue de chez nous, le yiddish, ça veut dire papa. Tu viens de faire un geste que mon père faisait à l’autobus de l’école qui me ramenait tous les jours à la maison. Je regardais toujours par la fenêtre pour le voir et il était toujours là qui m’attendait. C’était ma première année d’école. Tu as eu le même geste et j’ai senti des frissons le long de mon dos. Tu vois, j’ai la chair de poule. Ce n’est pas la première fois que je sens quelque chose de mon père en toi. » Erri De Luca (in Tu, mio, éditions Rivages, 1998) 
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5 février 2010 5 05 /02 /février /2010 11:42
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Avant de connaître Nino je ne m’étais jamais aperçu que les enfants avec lesquels je criais et courais sur la route étaient sales et mal raccommodés. Je les enviais même parce qu’ils allaient nu-pieds et que certains savaient poser le talon sur le chaume sans se faire mal. Mes pâles pieds citadins au contraire se recroquevillaient rien qu’à les poser sur les cailloux de la route. De tout ce que j’avais appris d’eux il n’y a que quelques jurons qui intéressèrent Nino. Nino habitait une villa à la sortie du village et avait de nombreuses sœurs plus âgées qui m’intimidaient. […] (Cesare Pavese, Premier amour, in Feria d’agosto, 1945)
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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 11:25

soulages-1969.jpg

On peut s’approcher du mystère de la lumière, c’est toujours apprivoiser l’ombre. Ah, j’aime bien l’ombre ! Elle déplace les graines de soleil ; là, c’est le bleu qui constelle la nuit d’une gentille infinité de plus petites nuits, — la conscience fait des bonds, tourne dans le manège de ses échappées, se met à rire et à pleurer ; la conscience écrit le théâtre de sa folle liberté. Tout cela dans un éclair absolu. Vous le voyez, vous, ce bleu qui brutalise le noir, et ce noir qui psalmodie la légende des couleurs ? [Pierre Soulages, peinture 23 mai 1969]    
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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 21:47

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Munis d’un DO 21B, ce microphone carré qui demande de faire corps avec lui et de s’approcher au plus près de la parole, quatorze auteurs sont allés au-devant du monde. Dès la porte passée, le monde est vaste, et la société bien souvent malade, — quand on veut l’observer avec assez d’attention et de sensibilité. Chacune, chacun s’avance avec ses expériences, ses émotions, son intelligence et son désir ; et, souvent aussi, avec l’arme fragile de sa révolte. Ils ont confié à leur récit la tension généreuse de leur écoute. Les lire, c’est se plonger dans une réalité âpre et rude, dont témoignent la finesse et la grande honnêteté de leurs documentaires. 

LES AUTEURS : Maxime Moriceau, Benoît Maire, Iris Manso, émilie Morin, Cendrine Robelin, Irene Bailo, Romain Pradaut, Lucile Cordonnier,  Julien Baroghel, Anaïs Bierre, Sarah Denard,  Marthe Poumeyrol, Quentin Mesnard et Katia Kovacic.
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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 22:40

querido.jpg  




Je n’imagine pas Buenos Aires, — c’est une ville qui n’existe que dans les contes mélancoliques, et qui n’apparaîtrait qu’au moment le plus désenchanté de l’histoire. Une sorte de maléfice la poursuit et rend toutes ses saisons velléitaires, s’épuisant dans les demi-teintes du voile des souvenirs. Je sais de quoi je parle : je suis né à Buenos Aires. C’était en mille neuf cent trente, pendant le lumineux mois d’octobre. J’apprenais à lire dans les poèmes d’Émilio Canti (il habitait près de la maison de mon oncle, c’était un fantôme qui aimait les ombres). Sans doute la ville se confia-t-elle à mon enfance dans son désir d’ambassade. La poésie est une école du murmure, — et j’apprends toujours à lire ses faubourgs sur les pages claires de ces soirées infinies qui se fanent en avrils parfumés.

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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 23:21

manuscrit lewis caroll
Voilà comment tout a commencé, par une promenade en canot sur l’Isis par une lumineuse journée d’un juillet anglais. Il faut souvent raconter des histoires aux petites filles (même l’après-midi au cœur des mirages) avant de pouvoir enfin les dessiner au milieu de l’encre des mots. Je crois que le dessin de Mademoiselle Liddell est plus beau que Mademoiselle Liddell ; mais je crois aussi que Mademoiselle Liddell est beaucoup, beaucoup plus belle que le dessin de ce vieux rabat-joie de Charles ! Et ce qu’il écrit, voyez-vous cela !? J’ai compris que c’était un drôle de loustic : en réalité il s’amuse, et il faut lire ses murmures de pattes de mouche entre les lignes, où il laisse courir les lapins bleus et voler les papillons rêveurs ! (page trente-six du manuscrit d’Alice’s Adventures Under Ground, 1864)

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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 22:58

petite-prose.jpg

Le livre doit sortir dans ces jours. On dirait que c’est encore un peu l’hiver dans le cœur de Robert. Je me demande si la demoiselle de la couverture est un des personnages des petites proses qu’elle cache, — elle me paraît bien avenante pour cela… Que regarde-t-elle ? ce brave Robert qui fait des claquettes sur la place du marché ? ou alors il est en plein exercice de patinage… Vous savez comment Robert Walser appelait ses petites proses ? — ses danseuses. Elles dansent, elles dansent, même en plein hiver, même quand on ne croit plus en rien, elles continuent de danser, et le soleil de l’après-midi leur met un peu de rose aux joues.
(En même temps le même éditeur publie du même auteur Au bureau, poèmes de 1909, avec un dessin de son frère sur la couverture, — Robert tranquillement assis sur un banc). 

 

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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 23:31

juin-1927.jpg

Une belle ferme se trouvait tout près d’une petite hauteur couronnée de bois au pied de laquelle une petite rivière se faufilait à travers une jolie plaine. Elle appartenait à l’homme le plus riche du pays, Ole Aea. Depuis des temps immémoriaux, la ferme — de son nom Aabaken — avait appartenu aux paysans Aea : il y avait d’abord eu Per, puis Knud, et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui où — comme on l’a dit — le propriétaire était Ole Aea. Afin que le lecteur puisse se faire une idée de sa grandeur et de ses charmes, nous nous dépêcherons de dire qu’un riche citadin avait proposé dix huit mille écus pour Aabaken. Mais Ole n’était pas homme à s’opposer aux belles et bonnes paroles de ses ancêtres, à savoir : « Aabaken devra toujours rester la possession de la famille Aea ».
Knut Hamsun, L’homme secret, 1877)
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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 01:08

Insupportable et horrible commentaire aux immondes intonations colonialistes, mais j’aime les images en noir et blanc, la lumière qui illumine les contrastes, la lenteur de la vie, les vues en plongée des rues et des carrefours, l’éblouissement parfait du monde. (J’ai une solution pour se dispenser d’écouter les propos ridicules et stupides du commentaire : il suffit de couper le son.) 

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • le ciel au-dessus de la rue
  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

renee-2-copie-2.jpg

Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.