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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 23:57

monica

« Hier, je suis parti en long voyage du côté d’Istanbul. J'avais à peine vingt-sept ans, et beaucoup de pain sur la planche (je comptais écrire un traité d’astronomie, apprendre à nager, retrouver Bianca et m’engager dans l’armée turque, — je ne sais plus dans quel ordre j’escomptais mener à bien tous ces projets). En tout cas, je suis parti sur un bateau qui n’inspirait pas une confiance absolue dans les progrès de la marine. Sur le bateau, j’écrivis une ode très longue et très compliquée à Monica Vitti, et comme je m’étais vaguement égaré, le soir, sur une vaste coursive qui conduisait en pleine mer, je l’ai rencontrée. C’était vraiment elle. Monica Vitti. Vous imaginez. Elle avait l’air perdue absolument. Nous étions trois maintenant. Monica Vitti et moi, — et la sombre et entourante Méditerranée partout autour de nous. Ça commençait bien. »
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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 14:43

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Le narrateur de la nouvelle est un jeune garçon qui devient ami avec le simple d’esprit du village. Au début il se joignait allègrement à ses camarades pour le tourmenter (surtout quand le brave homme sortait en titubant du bistrot de la mère Blanche), mais après qu’on l’a menacé d’aller, lui aussi, garder bientôt les vaches s’il ne travaillait pas mieux à l’école, il se dit qu’au fond, l’homme le plus heureux du village, c’est peut-être bien lui, le simple d’esprit, qui ne demande rien à personne et qui regarde passer les nuages dans le ciel, — cependant que les jolies vaches regardent passer les trains dans le fond du paysage. (tableau de Sergueï Andreïevitch Toutounov)
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20 janvier 2010 3 20 /01 /janvier /2010 10:19
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« Tous les jours à la même heure, Bianca passe par là accompagnée de sa gouvernante. Que dire de Bianca, comment la décrire ? Je ne sais qu’une chose, c’est qu’elle est merveilleusement accordée avec elle-même, qu’elle remplit son programme jusqu’au bout. Avec une profonde émotion, je la vois toujours comme pour la première fois rentrer pas à pas dans son être, danseuse légère dont chaque geste atteint l’essentiel. Sa façon de marcher n’est ni trop gracieuse ni recherchée, et cette simplicité va droit au cœur, et le cœur se serre de joie à l’idée que l’on puisse être Bianca aussi simplement, sans artifice et sans la moindre tension. »
(Bruno Schulz, in Sanatorium au croque-mort)
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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 01:02
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« Bien sûr nous sommes de joyeux saltimbanques, et nous allons par toutes les routes sous le vent, le soleil ou la neige, jusqu’en des pays que tu n’imagines pas — cela est bien tentant, n’est-ce pas ? tu voudrais nous accompagner, te mêler de notre belle destinée, mais à la première tempête tu perdras tout espoir, tes folles ambitions s’envoleront aussitôt et tu retourneras chez toi. À nous autres, gens du voyage, le ciel nous fait un toit et l’horizon une porte, voilà toute notre vie ; que pourrions-nous t’offrir comme avenir ? Mais j’y songe : peut-être n’as-tu pas d’avenir, après tout. Il me semble que tu veuilles écrire ; voilà bien une curieuse façon de se priver furieusement d’avenir ! » (in Vers le nord)
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18 janvier 2010 1 18 /01 /janvier /2010 17:57
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Florilegium, quoting classical greek authors. Byzance empire, seconde moitié du XIe siècle. C’est un petit livre qui a vraisemblablement beaucoup vécu, et les auteurs aussi, — j’imagine qu’ils ont vécu des aventures incroyables. J’aime les marges et cette écriture aérienne et presque mathématique (sur ces deux pages, c’est peut-être une démonstration mathématique dont il est question, ou un traité de géométrie, voire une petite fantaisie algébrique, qui sait ?) J’essaye de comprendre pourquoi l’écriture manuscrite me semble toujours si vivante. Le temps passe, l’encre pâlit, mais, à mes yeux, la vie est toujours là, exemplaire, absolue. À quoi tient cette impression ? J’ai le sentiment que l’écriture vient à l’instant d’être couchée sur la feuille, — elle est perpétuellement dans la nouveauté de son apparition, dans le désir même de son récit.      
 
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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 14:44
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Quelquefois il fait du théâtre le dimanche dans l’après-midi (il travaille un texte de Cendrars qui l’a catapulté vers les étoiles) et il regarde sagement les filles qui jouent les fleurs, les chats ou les nuages. Bon, quelquefois aussi, il dit que ça, non, il ne pourra pas le faire, c’est comme la mer en tempête, ça brasse, — dans la tête, dans le ventre et dans le cœur peut-être aussi… Il attend patiemment un autre exercice. Voilà, oui, à la rigueur, se cacher dans l’escalier et faire le monstre qui n’ose pas affronter le regard des autres, c’est assez dans ses cordes. Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir faire cet après-midi ? Victor Hugo grand-père en lissant sa barbe ? ou jouer au piano une barcarolle de Modeste Moussorgski ? Pour l’instant le mystère reste entier…
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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 16:16
stendhal
Je crois que c’est encore une page de Stendhal (on reconnaît bien sa façon de dessiner, à main levée, ses magnifiques petits plans, qui permettent de mieux suivre ses jeux de piste, et ne pas se perdre trop en route dans la forêt, ou les clairières, de son écriture). Ça doit être une page grenobloise de la Vie d’Henry Brulard. On dirait presque le dos d’une enveloppe. Je vais aller voir, dès lundi matin, dans ma boîte-aux-lettres, qui sait ? peut-être m’aura-t-il écrit ? — pour m’expliquer comment préparer une bonne soupe littéraire, dans l’hiver bleuté du récit, ou celui, plus lumineux, d’une terrible nouvelle italienne.  
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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 17:02

bruno-schulz.jpg
« La réalité prend certaines formes uniquement par jeu, pour créer l’illusion. Quelqu’un est homme, quelqu’un d’autre cafard, mais aucune de ces formes n’atteint l’essence, elles ne sont qu’un rôle momentanément adopté, une peau qui sera bientôt rejetée. Il s’agit là d’un monisme extrême de la matière pour laquelle les objets ne sont que des masques (…) Tout cela est empreint d’une atmosphère de coulisses où des acteurs débarrassés de leurs costumes rient aux larmes de leurs rôles pathétiques ou tragiques. Dans le fait même d’une existence particulière, il y a de l’ironie, de la blague, de la bouffonnerie, comme si l’on vous tirait la langue. »
Brunona Schulza (in Les Boutiques de cannelle)

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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 13:22

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Très cher et bien honoré Joseph, est-ce que ce n’est pas un tantinet un peu tard pour vous mettre enfin à le corriger, votre roman ? On dirait bien tout de même qu’il a déjà été publié, mais cela ne vous empêche pas le moins du monde de rayer toute une page (!), et de recommencer à écrire dans la page de droite, tranquillement, sereinement, obstinément. Ah, on peut dire que je suis complètement sous le charme de votre écriture, et de votre façon allègre, vivifiante, et joyeuse, de travailler. Qu’avait-elle donc raconté, au juste, cette pauvre page de gauche qu’elle ne vous séduisît plus et ne reçût plus la moindre compassion de votre part ? Il me semble qu’à droite, vous avez également la rature facile et volage ; vous n’hésitez pas à vous reprendre, à vous renier même, et à faire se succéder et s’enchaîner substantifs et adjectifs par de jolies arabesques fléchées qui font la course sur la page. Il me vient une idée : peut-être la page de droite n’a-t-elle rien à voir avec celle de gauche. C’est le beau chiffre romain tout en haut qui me fait dire ça : il n’est pas absurde de songer que vous venez, à l’instant, de commencer un nouveau roman, à l’intérieur d'un autre (qui n’est peut-être même pas de vous…), parce que vous n’aviez pas de papier sous la main, et pour éviter toute embrouille, — vous avez formé une grande croix sur la page de gauche. Mais je ne sais pas lire l’allemand, et demeure au milieu de mes tendres, délicates et inutiles rêveries.      
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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 13:11
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« Un jour, alors que j’étais justement dans cet état d’esprit où l’on méprise toute sentimentalité, parce qu’on a un besoin urgent d’argent et que l’on est disposé à traiter de sentimental un sentiment comme la piété, je promis à un éditeur d’écrire l’histoire de mon premier amour. Cette histoire remontait à dix-sept ans, elle avait été conservée dans ma mémoire comme une fleur dans un livre, n’avait jamais été consultée et jamais dérangée dans son honorable position ; elle se trouvait certes dans ma mémoire, comme on dit, mais le souvenir est autre chose : il est actif, il scrute, exhorte, ne cherche jamais à faire revivre le premier amour. C’est seulement quand je me suis décidé à le décrire qu’il s'est animé, qu’il a reçu des couleurs, s’est actualisé, a visiblement coloré chacune de mes heures, et c’était comme si de cette façon agréable, sublime, il me faisait des reproches — les reproches que l’on attend à propos d'un premier amour. » (in Le deuxième amour, traduction de Jean Ruffet)
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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

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« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.