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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 22:05
Jean Daragane

Il n’est pas encore dix-huit heures et la nuit tombe déjà, mais le ciel est encore presque clair au-dessus des lampadaires qui viennent de s’éclairer le long de l’avenue. Je me suis installé à la terrasse du petit café Chez Dany, sous les arcades, au bout de la rue de Saintes. La station-service est abandonnée depuis tant d’années et, depuis, cet endroit est devenu déprimant, même s’ils ont refait dernièrement le café à neuf. J’attends Catherine qui est de permanence à la bibliothèque. À la lumière de l’éclairage public, je lis le dernier roman de Patrick Modiano. Un personnage féminin, Chantal Grippay, habite un peu plus loin dans la même rue que Gilles, à Paris. Seul sur cette terrasse déserte, j’ai la vague impression que la réalité est aussi distante, précaire et indéfinie que dans les premières pages du roman. À ce moment-là, avec le soir qui vient, il me semble que je baigne dans la même ambiance mouvante d’ombres et de clairs-obscurs du livre. Je me dis que c’est assez émouvant de lire Modiano devant ce carrefour, avec ses feux de circulation qui rythment le flot alterné des automobiles, et ses rares passants regagnant le faubourg proche. La réalité ressemble parfois à un rêve. Ou bien c’est lui qui prend ses quartiers à l’intérieur même d’une réalité pâle et indécise.


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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 02:29
späte prosa (1951)

« Il est souvent arrivé qu’un écrivain ou un artiste, en créant une œuvre, ait concentré loyalement et patiemment tous ses efforts sur tel ou tel but et que ce ne soit pas ce but qu’il ait atteint, mais d’autres, auxquels sont liés des effets différents et dont il n’avait pas la moindre idée ou qu’il discernait à peine et qui lui paraissaent beaucoup moins importants que ceux qu’il poursuivait. » Herman Hesse, Le mendiant, traduit de l’allemand par Edmond Beaujon, Calmann-Lévy, 2012.

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 23:37
ces jours-ci, le paresseux voyage par la poste

Le numéro trente et un du paresseux vient de sortir. Nous avons envoyé, lundi, une petite quarantaine d’exemplaires à notre petite quarantaine de précieux abonnés. À ce jour, les tarifs postaux sont énigmatiques. En « écopli », cela coûte un euro et vingt centimes, mais la lettre ne doit impérativement pas dépasser les 100 grammes ; au-delà, il ne nous reste plus que la formule « lettre verte » pour échapper, d’un cheveu, au plein tarif d’un euro et soixante-cinq centimes. Cependant, nous avons un ami abonné en Belgique, — destination pour laquelle, par miracle, il existe un tarif « livre et brochure », qui nous permet d’acheminer en toute légalité notre paresseux pour… quarante-six centimes d’euros ! à peine un peu plus, si je compte bien, que le tiers du prix pour la France ! Comprenne qui pourra. En somme, pour nous résumer, l’avenir de notre journal littéraire dépendra, en partie, du nombre d’abonnés que nous aurons dans les provinces de Belgique.

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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 01:56
une nuit à rome

C’est à Rome. C’est une nuit dans l’été de notre amour, — quand on ne le savait pas, quand on l’ignorait — qu’on s’aimait. Impossible de s’aimer dans cet été-là de Rome. Vous avez dix-neuf ans (vous avez toujours eu dix-neuf ans à Rome, je le sais). Je suis dans l’éternité de ces dix-neuf ans-là, et je vous regarde. Vous ne vous ressemblez pas. Votre visage n’est plus le vôtre. Ce soir, vous êtes différente, comme tous les autres soirs. Vous regardez toujours au-delà de nos silences. Dehors, c’est une Rome des pauvres faubourgs, avec ses rues mangées de ruines, cet amoncellement des civilisations, cette folie de Rome où vous préférez toujours vous perdre. C’est la nuit de cet hôtel silencieux. La chambre s’évanouit dans la pénombre tiède de l’éternité maladroite de vos dix-neuf ans. Je vous dis que je ne sais pas faire, que je n’y arrive pas, — que vous aimer, c’est de ne pas le savoir. Je vous dis que vous venez de la Samarie, Saint Jean d’Acre, ce Moyen-Orient du désir. C’est dans ce paysage-là que je vous ai inventée, près d’un puits oublié.

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 19:58
avec un stylo-bille trouvé par terre

Il pleuvait l’autre dimanche à Tusson. Une petite pluie discontinue qui s’amusait à éclabousser les éventaires des bouquinistes n’ayant pas eu la chance d’être à l’abri des granges du couvent des Hommes. Je me suis promené parmi les vieux livres et les almanachs, et je pensais à Jean-Claude Pirotte qui venait de nous quitter moins de deux jours auparavant, là-bas, vers la frontière belge. Je me suis dit naturellement que cette petite pluie facétieuse nous venait tout droit de Rethel. Je devais écrire un bout d’article sur l’auteur de La pluie à Rethel, et je me demandais ce que je pourrais y raconter, fumant frileusement ma cigarette roulée sous cette pluie de Rethel égarée jusqu’ici, — dans le nord de la Charente, ce dimanche chafouin de mai. Dans l’après-midi, j’ai trouvé un stylo-bille par terre ; je l’ai ramassé aussitôt en me disant que ce serait bien, finalement, d’écrire cet article sur Jean-Claude Pirotte avec un stylo-bille ramassé par terre sous la pluie de Rethel. Je me suis aussi dit qu’en utilisant ce pauvre stylo perdu, je pourrais bien écrire au dos d’une note de bistrot. Une note ou deux, — ou même trois. (photographie de Philippe Matsas.)

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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 00:27
à la brocante

Hier après-midi, lundi de Pâques, à la brocante devant le stade Chanzy, j’ai trouvé un livre de Francis Carco, Nostalgie de Paris. Je l’ai vu de loin, par terre, sur le bord de la route, à côté d’un lot de romans sentimentaux et de livres scolaires ; un manuel de thermodynamique lui faisait même un peu d’ombre. Je l’ai acheté. Seules les premières pages étaient coupées ; le feuilletant rapidement, j’entrevis qu’on avait écrit sur la seconde page, — il arrive qu’on dédicace un livre en l’offrant, et je me suis dit qu’une fois rentré à la maison, j’arracherai cette page proprement. Le livre a été imprimé sur les presses de l’Imprimerie moderne, 177, avenue Pierre-Brossolette, à Montrouge, le treize mai mil neuf cent quarante-six, il y a presque soixante-huit ans, pour le compte des éditions J. Ferenczi et fils, 9, rue Antoine-Chantin, Paris. À la maison, j’ai coupé toutes les pages, — preuve que cet exemplaire de Nostalgie de Paris n’avait jamais été lu. Je m’apprêtai à enlever la page dédicacée lorsque je m’aperçus qu’il s’agissait d’une dédicace de l’auteur lui-même, Francis Carco, de l’Académie Goncourt. Il dédie son ouvrage à une certaine « Mademoiselle Lombeix, en souvenir de Paris délivré ». Je me demande où est cette Mademoiselle Lombeix aujourd’hui, et pourquoi n’a-t-elle pas lu plus que les quelques premières pages de ce livre qu’on lui avait si cordialement dédicacé.

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 01:05

Man Ray, Emak-Bakia (Charleston excerpt)

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 12:17
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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 22:22
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4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 12:59
la colombe poignardée

Il se plaignait souvent de vivre à l’écart, sans bonheur ni joies ni plaisirs, sans même voir une fleur ou une jeune fille, victime de la maladie et du livre auquel il s’était sacrifié. Et certes, ce renoncement lui coûta énormément. Pourtant il n’avait pas renoncé à ses désirs, à l’« amour ardent » qu’il nourrissait pour les choses, au plaisir de caresser de son regard intérieur les ailes changeantes et vibratiles de la beauté du monde. Jusqu’à la fin de sa vie, il continua à désirer amis et amies, hommes et femmes, amours, sons et couleurs. « Et peut-être aussi la grande sobriété de ma vie sans voyages, sans promenades, sans société, sans lumière, écrivait-il à Marthe Bibesco, est-elle une circonstance contingente qui entretient chez moi la pérennité du désir. » Il continua à désirer. Mais il n’espérait jamais. Car il savait que tout était perdu, depuis toujours et à jamais.

Pietro Citati, La colombe poignardée, traduit de l’italien par Brigitte Pérol, éditions Gallimard, Paris, 1997.

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Une Petite Rue D’Angoulême

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  • : petites proses journalières, citations, musiques, ou bouts de films.
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il devient écrivain

strindberg-copie-1.jpg

« Toujours allongé sur son canapé, il se sent pris d’une fièvre inhabituelle et tandis qu’elle se poursuit dans son corps, sa tête travaille à mettre en ordre d’anciens souvenirs, à élaguer certaines choses et à en rajouter certaines autres. De nouveaux personnages secondaires se présentent, il les voit se mêler à l’action, il les entend parler. C’est comme s’il les voyait sur la scène. Deux ou trois heures plus tard il avait une comédie en deux actes toute prête dans la tête. C’était un travail à la fois douloureux et voluptueux, si on pouvait appeler cela du travail, car cela se faisait tout seul, sans l’intervention de sa volonté et sans qu’il y fût pour rien. Mais à présent il fallait l’écrire. La pièce fut achevée en l’espace de quatre jours. Il allait et venait entre son bureau et le canapé où, par intervalles, il s’effondrait comme une loque. » (August Strindberg)

valentine

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Ma grand-tante s’appelait Valentine. Elle vivait en solitaire à Fontbouillon, une campagne reculée, perdue, elle vivait ? — c'est un bien grand mot, je crois que je devrais plutôt dire qu’elle rêvait. Chaque jour elle s’habillait très élégamment, comme si ç’avait été un dimanche. Elle sortait peu. Elle regardait simplement la petite route qui passait devant sa porte, — où aurait-elle pu aller ? Les maris étaient morts depuis longtemps et son fils s’obstinait à vivre dans sa folie. Valentine s’asseyait à son piano et jouait ses nocturnes. La vie de Valentine est un immense, cruel et déchirant nocturne. Il y a longtemps que je pense à écrire le roman de sa vie absente. Fleur fanée d’un souvenir lointain et douloureux.

en voyage

KafkaMan

On arrive sur la grande place dès les premières heures, et tout est encore dans le tendre déploiement du rêve ; le jour est plus que le jour, — et la nuit moins que la nuit. Les pigeons égrènent la ponctuation subtile et mouvante de leur tourbillonnante quête d’horizons. Le ciel descend au milieu des murs, et les jeunes ombres s’étirent derrière les fenêtres. On est devant les vieilles procuraties, et le cœur s’absente de soi-même. On devient le voyageur de son désir — étranger au pays de ses errances.

l’écriture

wassermann

Il faudrait calculer le secret rapport entre la main et la pensée, — je ne suis pas sûr non plus que ce soit la pensée qui s’avance jusque dans la main, — c’est autre chose, peut-être simplement l’élan, la mise en mouvement de ce rapport justement, qui reste suspendu dans le fil courbe de la plume, et la respiration viendrait de ce qu’il faut tout de même, de temps en temps, tremper la plume dans le lac sombre de l’encrier. Peut-être les pensées sont-elles justement tout au fond dans l’encrier ? petites sirènes d’argent.