Je ne sais pas pourquoi, mais je sens obscurément que sa valise est vide. La jeune fille va enfin quitter l’hôpital, laissant derrière elle le vide de sa vie. Elle écrit chez elle, — sa lettre arrivera-t-elle ? qui la lira ? aura-t-elle encore, là-bas, une famille, un fiancé, une jeunesse ? où est passée sa vie ? où a-t-elle disparu ? Regardez bien, le centre de la photographie coïncide avec la pointe de la plume qui touche le papier ; c’est très exactement, pour moi, le punctum dont parle Roland Barthes dans La chambre claire, ce qui me point dans la photographie, — en réalité, l’endroit où l’image s’invente un autre récit ; où, si l’on veut, la photographie se résorbe dans son propre invisible, un hors-champs par où l’imagination accélère le sentiment, et où l’émotion découvre le vertige d’une confidence dont elle est privée. Je vois le calepin ouvert (elle y a retrouvé sans doute une adresse ancienne), l’encrier, la lettre froissée, une feuille dépliée, je vois l’application, le sérieux de cette écriture qui intériorise un destin (dont je n’entrevois que les signes prisonniers de l’urgence d’un présent). C’est une jeune fille habillée comme une vieille dame, — égarée dans la tourmente de la guerre d’Espagne. Posée sur le lit, sa valise est l’écritoire douloureux de son exil. Gerda Taro, in La valise mexicaine.